Les métamorphoses inéluctables du capitalisme

jeudi, 03.03.2016

Les conséquences de la révolution numérique restent sous-estimées. L’intégration des services dans les produits rend définitivement caduque la distinction de l’industrie et des services.

Nicolas Baverez*

Nicolas Bavarez, observateur attentif des évolutions.

Avec «Danser sur un volcan» (Albin Michel), Nicolas Baverez explique comment l’histoire s’est emballée. Il rappelle qu’elle est faite de ruptures et de violence, mais aussi de formidables progrès: la réduction de la pauvreté, le développement des pays émergents, la société ouverte, la transition énergétique, l’intelligence artificielle. Pour lui, nous vivons à l’heure des disruptions, c’est-à-dire des événements imprévus et extrêmes. Elles fragilisent les États et les sociétés, rendant le monde beaucoup plus instable et dangereux. Elles déstabilisent les démocraties, laissant les dirigeants désemparés. L’auteur estime que, dans ce contexte, l’humanité n’a que deux choix: l’effondrement ou l’adaptation aux révolutions en cours dans un monde où l’Occident, qui a perdu le monopole du leadership, doit se réinventer.

L’irruption de la machine à vapeur, du chemin de fer, de l’automobile, du pétrole et de l’électricité ont bouleversé les modes de production, l’organisation du travail et de la société. Rien, cependant, n’a eu la puissance de la révolution numérique, qui se distingue par six traits.

Elle est transverse et touche tous les secteurs d’activité, des médias aux transports et à l’énergie en passant par la finance et les services publics. Elle impacte la totalité des métiers y compris les services très qualifiés, au lieu de se limiter à la production des matières premières ou des biens matériels. Elle permet à chaque individu, donc au consommateur, de se transformer en producteur à sa convenance, via les services de taxis Uber-Pop ou la location de logements Airbnb. Elle remet ainsi en question le lien salarial. Elle se diffuse très rapidement dans le temps et dans l’espace, créant un réseau mondial d’écosystèmes de start-up reliant la Silicon Valley et New York, Boston et Chicago, Londres, Berlin et Paris, Tel-Aviv, Singapour, Bangalore, Sydney et São Paulo. Enfin, la convergence entre les données, les objets, la biologie et les neurosciences modifie profondément la relation entre l’homme et la machine. Hier la machine prolongeait l’homme en exécutant des tâches répétitives. Aujourd’hui, la machine peut se substituer à lui en effectuant indépendamment de toute intervention humaine des diagnostics, des opérations complexes et uniques, par exemple dans le domaine médical, mais aussi des frappes militaires sur des cibles. Elle peut aussi démultiplier ses capacités. Bernanos, dans La France contre les robots, affirmait en 1946 qu’«un monde gagné pour la technique est perdu pour la liberté». Comme toute révolution technologique, l’ère numérique relève du domaine des moyens et non des fins. Les risques sont proportionnels aux promesses. Ils peuvent être résumés en une formule: Big Data, Big Business, Big Government, Big Brother. Prétendre bloquer l’ère numérique est illusoire et dangereux car elle recèle de formidables progrès. Mais il est indispensable de s’y préparer et de la piloter.

Les conséquences de la révolution numérique restent sous-estimées. Sur le plan économique, l’impression 3D réinvente la production tandis que l’Internet des objets leur permet de communiquer directement. Déjà, les États-Unis expérimentent ces nouveaux modes de fabrication dans un laboratoire créé à Youngstown, dans l’Ohio. L’intégration des services dans les produits rend définitivement caduque la distinction de l’industrie et des services, à l’exemple de l’automobile qui sera à la fois pilotée automatiquement et connectée, ou de la construction dominée par la domotique assurant la gestion intégrée et en temps réel des équipements de la maison. Les services publics devront rompre avec le modèle de la massification pour s’adapter aux individus, qu’il s’agisse de l’éducation en ligne ou de la médecine prédictive et réparatrice. Par ailleurs, les chaînes de valeurs sont renversées: les profits sont monopolisés par les plates-formes qui maîtrisent l’accès aux consommateurs à travers la gestion des données, au détriment des producteurs de biens ou de services, comme le montre l’hôtellerie. La tension est maximale entre les entreprises traditionnelles, qui exercent dans un cadre fortement régulé et taxé, et les nouveaux acteurs digitaux qui s’émancipent des frontières, des États, des impôts et des charges sociales.

Les modes d’organisation et de travail, les équilibres sociaux et la vie politique se trouvent bouleversés. Les filières, les structures hiérarchiques et cloisonnées sont rendues obsolètes par les plates-formes ouvertes et collaboratives. L’intelligence artificielle et la robotisation libèrent les hommes des tâches liées à la production. Mais de ce fait, la moitié des emplois existants seront remis en question d’ici à 2030. Ainsi, les États-Unis comptent-ils plus de quatre millions de chauffeurs dont le poste pourrait disparaître avec l’automatisation des véhicules. Sur le plan social, la divergence des emplois et des rémunérations en fonction de l’aptitude à évoluer dans l’environnement digital menace non seulement la stabilité mais l’existence des classes moyennes.

C’est pour la politique que le choc s’avère le plus violent. Au moment où les dirigeants des démocraties peinent à réagir face à des séquelles héritées de crises passées - concurrence des émergents, chômage de masse, États-providence insoutenables, surendettements public et privé -, ils se trouvent confrontés à quatre défis redoutables. Défi d’efficacité: les instruments traditionnels d’intervention que sont la norme et les impôts sont largement contournés par le cybermonde où plates-formes et consommateurs se jouent des frontières. Défi financier: les politiques publiques et les systèmes de protection sociale se trouvent privés de leurs ressources. Défi démocratique: l’implosion des classes moyennes et du salariat sape le socle sociologique et politique des nations libres. Défi stratégique: la révolution numérique est pour l’heure dominée par l’oligopole des firmes technologiques américaines, dont quatre figurent parmi les vingt premières capitalisations des États-Unis contre aucune en Europe. Et ce, quand notre continent disposait en 2000 du leadership dans les télécommunications.

La révolution numérique favorise la réhabilitation de l’individu et du marché dont le champ d’action et les responsabilités s’étendent. Chacun peut maîtriser la production de ses données, consentir à leur transmission, bénéficier de leur confrontation avec celles d’un vaste ensemble d’inconnus. Chacun se trouve en amont et en aval, producteur et consommateur. Les plates-formes de partage marginalisent les grands appareils hiérarchiques qui contrôlaient l’économie et la société. Le citoyen se voit restituer son libre arbitre et sa capacité à décider de son destin. Loin de disparaître, la solidarité est refondée par la base au lieu d’être imposée par le haut. Enfin, la civilisation numérique ouvre de nouvelles perspectives à la démocratie participative en permettant de consulter et d’associer les citoyens aux décisions. Surgissent alors trois risques majeurs. Le premier concerne la sécurité des réseaux et des données face aux menaces de destruction, de vol, de confiscation et surtout de manipulation, y compris par les organisations terroristes, comme le cas de l’État islamique le montre. Le deuxième touche au respect de la liberté et de la vie privée, qui disparaît dans un cybermonde où chacun peut être identifié, localisé, conseillé, surveillé à chaque instant. Le dernier a trait à la souveraineté numérique. Souveraineté de l’individu sur ses données donc sur son identité. Souveraineté des États dans le domaine fiscal et réglementaire. Souveraineté du reste du monde face au monopole que les États-Unis détiennent de fait sur un cybermonde mis au service d’un programme de surveillance électronique planétaire, que révéla Edward Snowden.

L’économie numérique reste aujourd’hui contrôlée par l’oligopole américain dit GAFA (Google, Apple, Facebook, Amazon), qui absorbe la nouvelle génération de services concurrents, à l’image du rachat de YouTube par Google ou d’Instagram par Facebook. Google, fort d’une maîtrise d’un quart du trafic aux États-Unis et de 90 % du marché de la recherche en ligne dans les pays développés, cherche à intégrer acquisition privilégiée des données, propriété de l’infrastructure des réseaux et monopolisation des services. Dans le même temps, Amazon devient éditeur et gestionnaire des données de ses clients. Au sein de cette cyberéconomie, l’Europe a été marginalisée en une décennie. À l’inverse, la Chine investit massivement pour contrebalancer le leadership américain, imposant des champions tels Alibaba pour le commerce en ligne, Lenovo pour les terminaux, Huawei et ZTE pour l’équipement et la gestion des réseaux. D’autres nations comme Israël ont réussi à faire émerger une industrie numérique en utilisant les ressorts de la Silicon Valley pour concentrer avec succès dans le Neguev unités militaires, centres de recherche et plus de 200 sociétés spécialisées dans la cybersécurité. Face à la polarisation qu’impulse la révolution numérique, tous - individus, entreprises, nations, continents - doivent faire le choix de s’adapter. Soit par le haut, avec la qualité des services, la créativité et la vitalité de la société civile. Soit par le bas, avec l’écrasement des coûts et la perte de souveraineté.

Le destin de l’âge numérique se jouera autour d’un gigantesque effort d’éducation et de formation pour rehausser et valoriser le capital humain. La croissance de l’économie de la connaissance est à la fois durable et sans limite. Mais il faut pour cela accumuler les talents et les cerveaux qui sont l’enjeu d’une féroce compétition, partager les connaissances, investir massivement dans l’infrastructure digitale. Ce sont en effet les individus et les entreprises qui sont à la pointe de la révolution numérique. Une triple responsabilité échoit aux pouvoirs publics: élaborer un cadre réglementaire, concurrentiel et fiscal qui reste compatible avec l’innovation; garantir la qualité et la sécurité des données qui deviennent un élément clé des libertés individuelles; contribuer à faire émerger une gouvernance internationale du numérique.

*Nicolas Baverez  est un essayiste français. Normalien et énarque, il est docteur en histoire et agrégé de sciences sociales. Nicolas Baverez est l’un des principaux représentants du courant libéral en France et porte un regard critique sur l’évolution de l’Etat. Beaucoup de ses critiques le qualifient de «décliniste». Nicolas Baverez dénonce, en effet, un déclin relatif de la France par rapport au reste du monde dont il situe les causes dans l’intervention trop forte et à mauvais escient de l’État dans l’économie et à une fiscalité trop lourde. Selon lui, la France reste le seul pays développé qui s’échine à maintenir le modèle caduc d’économie fermée et administrée des années 1960.

NICOLAS BAVEREZ, Danser sur un volcan. Espoirs et risques du XXIe siècle. Albin Michel. 256 pages.

 

 





 

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