Comprendre les tensions commerciales

lundi, 24.06.2019

Alain Barbezat*

Alain Barbezat, responsable des actions des marchés émergents, BCV.

La confrontation actuelle entre les USA et la Chine joue avec les nerfs des investisseurs. Cette bataille pour le leadership entre l’America first et le Made in China 2025 relève de la théorie du jeu multi-joueurs développée par John Nash, prix Nobel qui a inspiré le film «Un homme d’exception». Elle dit qu’un équilibre se développe autour des règles telles qu’elles existent. Si quelqu'un les modifie, si rationnel que puisse sembler le changement pour celui qui l’effectue, tout le monde change de stratégie. Dans les tensions sino-américaines, le jeu est d’une telle ampleur qu’il est très difficile pour chacun d’en comprendre la complexité et de s’adapter. Comment vont réagir les acteurs étrangers en Chine aux nouvelles barrières douanières? Avec quelle influence?

Différentes prises de position de dirigeants d’entreprises suggèrent en fait trois catégories de réponses à l’escalade des taxes. Le premier groupe contient les entreprises qui planifient d’accélérer la délocalisation de leur production chinoise au Vietnam ou ailleurs en Asie. Dans le second groupe se trouvent des entreprises qui accroissent leurs activités en Chine pour pouvoir continuer à desservir les marchés régionaux tout en étant moins exposées aux droits de douane. Le troisième comprend les entreprises qui ne font rien, car le coût du transfert de leurs investissements est trop élevé et elles ignorent la durée de cette guerre. Déplacer leur système chinois de production n’aurait de sens que si les USA maintenaient leurs tarifs pour les dix prochaines années, ce qui est encore loin d’être certain.

Sur les 239 entreprises américaines interrogées par la Chambre américaine du commerce de Shanghai en mai, 43% ont déclaré que leur stratégie principale en Chine consistait à vendre sur le marché local, alors que seulement 13% ont indiqué qu'elles produisaient pour les USA. Une étude similaire réalisée par la Chambre de commerce européenne en Chine a révélé que 68% des sondés pensaient que le conflit commercial n’affecterait pas leur stratégie commerciale et que 56% envisageaient une expansion en Chine. Pour les multinationales, la présence en Chine répond à plusieurs objectifs: s’assurer un accès aux innovations chinoises, glaner une vision plus claire des attentes du consommateur local et mieux évaluer leurs concurrents chinois. Cette diversité de réactions suggère que la migration des chaînes d'approvisionnement hors de Chine sera au pire un processus lent.

Le conflit ne modifie pas le fait que la Chine offre une infrastructure efficace, des réseaux de fournisseurs bien établis, un réservoir important de main-d’œuvre qualifiée et un marché immense. Les entreprises auront toujours besoin d’une chaîne d’approvisionnement capable de desservir ce marché majeur et l’endroit le plus évident pour l’établir est la Chine.

La réactivité des acteurs ne peut se faire sur le même tempo que la versatilité des protagonistes politiques. Le scénario d’une poursuite des tensions, avec des phases de stress suivies de périodes d’apaisement, se profile comme la trame la plus probable pour les prochains mois. Pour les investisseurs, il est intéressant de noter que le maintien du dialogue entre les deux nations, l’attitude conciliante de la Fed et le potentiel de relance de la Chine plaident pour un positionnement opportuniste. Dans la perspective d’un accord avant la prochaine présidentielle américaine et d’une croissance mondiale toujours raisonnable, toute correction marquée devrait être mise à profit pour compléter l’exposition aux actifs émergents. Et vu l’importance des intérêts en jeu, l’hypothèse d’un accord surprise doit être envisagée. Un tel dénouement propulserait rapidement les Bourses vers leurs plus hauts niveaux de l’année.

* Responsable des actions des marchés émergents, BCV.





 
 



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