«A l’heure actuelle, il n’existe aucun endroit semblable sur la planète»

lundi, 21.05.2018

La Suisse est pionnière dans le domaine des drones commerciaux, avec 80 entreprises innovantes dans le secteur. L’analyse du président de l’organisation faîtière Drone Industry Association Switzerland, Markus Waibel.

Sophie Marenne

Markus Waibel. Président de la jeune organisation faîtière Drone Industry Association Switzerland et CEO de Verity Studios.

Selon Markus Waibel, la situation avant-gardiste de la Suisse au regard de l’industrie du drone est inédite à l’échelle du globe mais le pays ne doit pas se reposer sur ses lauriers. Il est le président de la jeune Drone industry association Switzerland. L’organisation, née il y a tout juste un mois, compte déjà une trentaine de membres. Ces sociétés sont toutes des entreprises high-tech, actives dans les drones et qui s’orientent vers les marchés d’exportation.

Que représente ce milieu en Suisse?

L’écosystème industriel helvète des drones est composé d’approximativement 80 entreprises. En tout, cela représente un peu plus de 500 emplois à travers le pays. Attention: l’économie du drone est plus large et comprend d’autres types de sociétés, davantage orientées vers les services. Autour de 600 entreprises utilisent des appareils télécommandés pour les milieux de l’assurance ou de la photographie, par exemple. Selon la Fédération suisse des drones civils, il y aurait au total 2500 jobs liés aux drones dans le pays.

>> Retrouvez tous nos articles consacrés à l'industrie suisse du drone dans notre dossier spécial 

Quels en sont les pôles les plus dynamiques?

Les zones les plus actives s’articulent clairement autour de l’EPFL et de l’EPFZ, donc à Lausanne et Zurich. Les sociétés high-tech sont souvent des spin-off d’universités, ou des partenaires. Ou encore, elles s’installent à proximité de ces écoles pour bénéficier de vivier de talents à recruter.

Quels en sont les secteurs les plus porteurs?

L’éventail des domaines est immense: de l’agriculture à l’inspection jusqu’au vol à haute altitude. Plus largement, la Suisse a le potentiel pour devenir le moteur mondial de l’innovation dans les drones commerciaux. Ce marché émerge seulement, à la différence de celui des drones de consommation privée, déjà bien occupé. Il s’accorde parfaitement avec les valeurs traditionnelles helvètes de fiabilité, de sécurité et de précision. Le pays dispose d’excellentes universités, de bonnes conditions pour la protection et l’octroi de licences en propriété intellectuelle, et il commence à être reconnu en tant que chef de file international en ce qui concerne la technologie des drones commerciaux

"A l’heure actuelle, la Suisse est pionnière au regard de la régulation et des technologies et je crois qu’il n’existe aucun endroit semblable sur la planète."

Les conditions y sont-elles optimales?

A l’heure actuelle, la Suisse est pionnière au regard de la régulation et des technologies et je crois qu’il n’existe aucun endroit semblable sur la planète. Le rôle pivot de l’innovation dans le monde globalisé d’aujourd’hui est profondément compris ici. Venu d’Autriche, c’est ce qui m’a attiré en Suisse il y a quinze ans. C’est aussi ce qui aide les entreprises suisses à attirer les talents des meilleures écoles, mais c’est aussi ce qui pousse les meilleures entreprises du monde à s’installer ici. Cependant, nous pourrions faire encore mieux...

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Comment imaginez-vous l’avenir de cet écosystème des drones helvètes?

Le rôle innovant de la Suisse dans la robotique et l’IA lui a valu le surnom de Silicon Valley of Robotics auprès des initiés, notamment grâce à son travail de précurseur mondial sur les robots volants. Les étoiles sont alignées et la possibilité d’être à la hauteur de ce surnom nous est offerte. Il est entre nos mains d’agir maintenant ou de rater le coche. Les start-up doivent être soutenues dans leur recrutement de talents et dans leur financement.

Quelles sont vos pistes d'amélioration pour l’industrie?

Les startups high-tech sont une substantifique moelle de l’innovation, mais elles luttent actuellement pour attirer et retenir des talents d’envergure mondiale. La pratique actuelle oblige presque tous les étrangers, y compris les diplômés de l’EPFZ qui n’ont pas la chance d’être nés Suisses, à convertir leurs innovations en entreprises ailleurs. Permettre la rétention et l’importation de cette expertise hautement spécialisée est essentiel à la réussite de ce domaine et peut constituer un énorme enrichissement pour nos petits écosystèmes start-up locaux. Lorsqu’il s’agit d’attirer des talents mondiaux, l’EPFL et l’EPFZ montrent la voie. Une législation sur les permis de travail spécialisés pour les start-up est grandement nécessaire.

Un deuxième point d’amélioration concerne la rémunération des talents de ces start-up. Dans leurs premières années, les jeunes pousses ne peuvent pas payer des salaires à hauteur du marché: elles n’ont tout simplement pas l’argent. Pour rester compétitives face aux grandes organisations, elles doivent offrir des compensations à leurs premiers employés. Le moyen le plus efficace consiste à compléter ces bas salaires par des options d’achat d’actions, qui permettent aux collaborateurs initiaux de devenir propriétaires des nouvelles sociétés qu’ils aident à construire. Actuellement, les cadres juridiques, fiscaux et d’immigration de la Suisse pour ces options sur actions comportent des risques et des incertitudes. Les coûts liés à la mise en place d’un tel plan et à la création d’une certitude fiscale autour, se chiffrent en dizaines de milliers de francs: un obstacle démesuré - et totalement inutile - au démarrage d’une start-up de haute technologie. Ce défi touche à bien des aspects, notamment à la législation sur les permis de travail pour les jeunes pousses: les autorités chargées de les délivrer ne peuvent actuellement pas compter ces parts comme un salaire, ce qui empêche les start-up suisses d’embaucher des spécialistes hors de l’Europe.

Le troisième écueil face auquel les start-up se débattent de manière disproportionnée est l’accès au capital pour développer leurs activités. Ce manque de capital de croissance signifie deux choses. D’une part, les fondateurs sont forcés de vendre ce qu’ils ont créé tôt, avant même d’avoir la chance de voir muer leur projet en une multinationale. D’autre part, comme les acheteurs savent que les fondateurs ont du mal à trouver des alternatives autres que la vente, les start-up suisses sont souvent cédées pour une fraction du prix des entités américaines équivalentes. Comme le montre le Swiss Venture Capital Report 2018, la majorité de ces tractations concernent des acheteurs étrangers. Ce double couperet pour nos start-up est donc un coup dur pour toute l’économie helvète, avec des conséquences de grande envergure. C’est l’une des causes profondes de l’absence de success stories comme nous les admirons à l’étranger et cela réduit considérablement le retour sur investissements dans l’innovation pour les contribuables suisses. Nous devrions pouvoir changer ce paradigme, compte tenu de la richesse de la Suisse, à la fois personnelle et institutionnelle.

Votre conseil au niveau national?

Le dernier défi est bien moins évident et pourtant encore plus fondamental en vue du succès de l’industrie: la communication. Le pays est un humble communicant à l’échelle du globe quand il s’agit de ses succès. Les prouesses technologiques de la Suisse ne sont connues que des initiés. Par exemple, l’EPFZ et l’EPFL offrent des programmes d’études équivalents, voire supérieurs, aux meilleures écoles américaines. Pourtant, les étudiants internationaux ne savent pas qu’ils pourraient avoir accès à une éducation de classe mondiale en Suisse, à une fraction des coûts demandés ailleurs. Une communication internationale plus efficace est une formidable opportunité pour la Suisse. La tendance actuelle des grandes économies à décourager l’immigration et à discriminer les étrangers offre à la Suisse une opportunité unique d’attirer les talents internationaux et de renforcer sa position d’aimant des esprits les plus brillants. 





 
 



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