Le «sablier» coule

lundi, 27.05.2019

La matière première sur laquelle l’humanité se construit se raréfie. Le sable est un sujet qui demande lui aussi des investissements dans des produits innovants et une pensée circulaire.

Alice Balmer*

Alice Balmer, analyste en durabilité de la société de gestion de fortune, Forma Futura Invest.

Après l’eau, le sable est la matière première la plus consommée au monde. Devenu une ressource indispensable, le sable compte parmi les matériaux de base utilisés dans le développement des sociétés modernes. Le boom du secteur de la construction et l’urbanisation engloutissent des quantités énormes de sable mélangé au ciment utilisé à ces fins. Le sable est en outre employé dans de nombreux autres secteurs, tels que celui de la technologie des semi-conducteurs et le secteur alimentaire.

Conjointement, le dioxyde de silicium obtenu à partir du sable peut s’utiliser de multiples façons. On le trouve dans les lessives et les détergents, les cosmétiques, le dentifrice et autres produits de notre quotidien. Si l’on additionne tous les domaines d’application, chaque personne en Europe consomme en moyenne 4,6 tonnes de sable par an. La demande en sable est continue et l’idée selon laquelle il s’agit d’une ressource inépuisable est fortement ancrée dans nos esprits. Il y a du sable en quantité et partout non?

L’idée que l’on peut en disposer à l’infini est aussi alimentée par le fait que l’on peut exploiter le sable dans les endroits les plus divers. D’innombrables tonnes sont déplacées, utilisées dans la construction et consommées dans d’autres secteurs, ce qui cause des modifications écologiques massives. On assiste déjà à la disparition de plages le long des côtes et les sols à l’intérieur des terres deviennent infertiles en raison des infiltrations d’eau salée. Des bateaux aspirent le sable marin à l’aide de tuyaux. Cela a des répercussions négatives sur la biodiversité et par voie de conséquence sur les stocks halieutiques. Le curage des cours d’eau modifie leur lit et endommage les infrastructures proches, telles que les ponts par exemple.

L’industrie halieutique, le tourisme, l’agriculture et l’industrie alimentaire souffrent des vastes répercussions de l’extraction du sable. Par ailleurs, l’un des défis futurs à relever sera de mettre un frein à la fréquente extraction illégale du sable.  Là où les gouvernements sont trop faibles pour intervenir ou lorsque la corruption est largement répandue, la guerre du sable fait déjà rage. Ceux que l’on appelle les voleurs de sable sont bien organisés, on parle même de structures semblables au trafic de drogue et de mafia du sable.

Le sable est une ressource «renouvelable»; sur des millénaires, qui naît de l’érosion de roches géologiquement plus anciennes. La rapidité fulgurante de l’extraction du sable est toutefois en totale contradiction avec la lenteur de sa création. Le sable devient donc de plus en rare et il va falloir traiter de toute urgence ce problème, jusqu’à présent bien trop sous-estimé.

La raréfaction de la ressource qu’est le sable aura des répercussions économiques sur les secteurs et les entreprises les plus divers. Le secteur de la construction est tout particulièrement concerné. Si l’on peut utiliser le sable marin, le sable du désert ne peut en revanche être exploité pour fabriquer du ciment, en raison de sa granulométrie ronde et de sa surface lisse. En fait, seuls 5 pour cent des gisements de sable dans le monde sont appropriés pour l’industrie de la construction. On recherche de manière assidue et avec succès d’autres matériaux de construction et des possibilités de recyclage de ces matériaux. Des entreprises commencent à remplacer les matériaux de construction traditionnels par des matières premières renouvelables. C’est ainsi que pour la première fois en Suisse, on trouve des immeubles en bois.

Outre le bois, les champignons peuvent aussi servir d’alternative. Ces derniers sont commercialisés en tant que ciment biologique, car le mycélium du champignon résiste très bien à la compression. Le champignon est en outre facile à transporter et peut être utilisé dans le monde entier. Autre avantage, sa compostabilité après usage, car il n’a pas besoin d’être protégé par des pesticides et des herbicides. En complément, les matériaux de construction et de carrière peuvent être recyclés. Cela doit permettre de remplacer le sable en tant que matière première dans la fabrication de ciment. Car en Suisse, on utilise chaque année environ 50 millions de tonnes de matériaux de construction. Il réside là un potentiel énorme: seul un cinquième est constitué de matériaux recyclés. Remplacer le sable dans la fabrication du ciment est une autre possibilité. Les pales de rotor des éoliennes se composent de plastique renforcé en fibres de verre, ces dernières étant fabriquées à partir de sable. Les anciennes pales de rotor peuvent ainsi être transformées de sorte à créer un matériau qui pourra ensuite remplacer le sable dans la fabrication du ciment. 

Mais la raréfaction du sable en tant que ressource ne concerne pas que le secteur de la construction, mais aussi l’industrie des semi-conducteurs et donc la branche informatique ainsi que d’innombrables produits contenant des semi-conducteurs. Les entreprises qui misent largement sur le sable en tant que matière première, vont en outre sentir la pression de certains gouvernements interdisant l’extraction de sable. Il est important de parvenir à supprimer la dépendance vis-à-vis du sable en tant que matière première et de privilégier les chaînes de valeur non pas linéaires, mais circulaires et respectant les ressources. 

La perception des risques encourus par une raréfaction et des répercussions écologiques et sociales d’une extraction débridée ne s’observe que dans quelques entreprises. Les entreprises qui parviennent à supprimer la dépendance vis-à-vis du sable en tant que matière première, qui présentent des approches de solutions telles que le recyclage ou qui misent sur des matériaux de construction alternatifs tels que les champignons ou le bois, seront plus compétitives à l’avenir. Investir dans de telles entreprises qui contribuent de manière positive à une qualité de vie durable relève de notre responsabilité et offre des opportunités aux investisseurs.

* Analyste en durabilité de la société de gestion de fortune, Forma Futura Invest





 
 
 

AGEFI

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