Reconnaissance faciale: le scepticisme gagne du terrain

mardi, 28.01.2020

Nathalie Feingold*

Nathalie Feingold.

«Souriez, vous êtes filmé!». Cette expression culte, issue des caméras cachées humoristiques de la télévision américaine des années 50, ne fait plus rire personne. Car en effet, nous ne sommes plus seulement filmés, mais aussi identifiés, sans toujours savoir précisément par qui, et dans quel but. Les citoyens se méfient de plus en plus, les scandales arrivent et les pouvoirs publics s’interrogent: les lignes bougent.

La reconnaissance faciale est une technologie qui mature depuis des dizaines d’années, mais ce n’est que récemment qu’elle a fait irruption dans nos vies quotidiennes, pour déverrouiller nos ordinateurs par exemple. D’après une photo ou une vidéo, l’application attribue des caractéristiques à un visage, telles que le genre, l’émotion ou encore l’identité.    

Son usage se développe très rapidement grâce à des outils de plus en plus accessibles et aussi grâce à la quantité de photos que nous publions et indexons chaque jour sur les réseaux sociaux, véritable mine d’or pour le machine learning. L’usage de ces technologies est encore peu encadré, mais l’énorme scandale Clearview qui est en train d’éclater illustre les dérives possibles et la situation pourrait changer. En Europe par exemple.

Selon un communiqué de Reuters du 16 janvier, la Commission européenne envisage de suspendre, pour une durée pouvant aller jusqu’à 5 ans, l’usage des technologies de reconnaissance faciale dans l’espace public. Toujours selon Reuters, cette décision permettrait de prendre le temps d’évaluer les impacts de ces technologies et d’identifier les éventuelles mesures de gestion des risques à mettre en place.

Bien qu’hypothétique et aux contours encore flous, cette annonce démontre que ces technologies qu’on nous impose «partout, pour tout» dans l’espace public, sous couvert d’arguments sécuritaires et anxiogènes, présentent des risques qui sont encore mal appréhendés par les pouvoirs publics.

De quoi alimenter la méfiance des citoyens qui ne peuvent que constater l’augmentation du nombre de caméras de surveillance. Leurs craintes sont multiples: protection de la vie privée et droit à l’oubli, mais aussi fiabilité des systèmes de reconnaissance faciale et usurpation d’identité à l’heure où les technologies de deep fake sont effrayantes de réalisme...

Il est intéressant d’apprendre que le roman d’anticipation 1984, écrit par G. Orwell en 1940, bat tous les records de vente ces dernières années.

Se développe aussi un courant d’offuscation (ou son néologisme obfuscation). L’art et la mode s’emparent de ce sentiment d’insécurité pour créer vêtements, bijoux, maquillage et autres techniques de camouflage tentant de déjouer les algorithmes de reconnaissance faciale.

Car l’exemple chinois de crédit social, qui consiste à noter les citoyens grâce à la vidéosurveillance de masse, est dans tous les esprits. D’après le classement Comparitech, huit des dix villes disposant du plus grand nombre de caméras de surveillance dans le monde seraient chinoises. Plus proche de nous, c’est Londres qui arrive 6e du classement mondial avec 627.707 caméras, soient 68,4 caméras pour 1000 individus.    

A noter qu’aucune ville de Suisse n’apparait dans le top 50. On peut sans doute se réjouir de ce constat. Mais le scepticisme gagne du terrain partout dans le monde et la pression risque de s’accroitre, tant sur les organisations qui ont recours à ces technologies que sur les régulateurs.

* Fondatrice, NPBA





 
 
 

AGEFI

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