Pourquoi le contrôle de la courbe des taux est-il si important?

mardi, 30.06.2020

Daniel Kalt* et James Mazeau**

Daniel Kalt et James Mazeau

Il y a dix ans, lors de la crise financière, les banques centrales ont pour la première fois coordonné leur action et mis en place des programmes de rachats d’obligations à grande échelle. Elles ont ainsi fait en sorte que, sur les marchés obligataires, les primes de risque de crédit des débiteurs faibles ne se creusent pas davantage et qu’elles ne se reconstituent plus.

A l’été 2012, la Banque centrale européenne (BCE) a annoncé qu’elle ferait tout le nécessaire pour assurer le maintien de l’euro. Dans la foulée, elle a aussi lancé son premier programme de rachat d’obligations. Elle a ainsi permis que les conditions de financement dans la zone euro demeurent à un niveau suffisamment bas pour que des débiteurs tels que l’Italie, l’Espagne et la Grèce puissent continuer à faire face à leurs dettes abyssales.

La crise du coronavirus ne fait qu’alourdir encore plus la dette de nombreux pays, si bien que les banques centrales envisagent de recourir à des instruments de politique monétaire encore plus puissants. 

Le concept du «contrôle de la courbe des taux» est l’un d’entre eux. Pour pouvoir expliciter cette approche et en quoi elle diffère des précédents programmes de rachat d’obligations, il faut d’abord revenir sur les mécanismes fondamentaux du marché. Si elle veut exercer une influence sur un marché donné, voire le contrôler complètement, une banque centrale peut procéder de deux manières. 

Les programmes d’assouplissement quantitatif

Elle peut intervenir, par exemple, en achetant ou vendant une certaine quantité de titres afin d’influencer les cours du marché. Jusqu’à présent, c’est ce qu’ont fait la Réserve fédérale américaine ou la BCE avec leurs programmes d’assouplissement quantitatif. 

A l’automne 2014, en pleine crise de l’euro, la BCE a ainsi annoncé qu’elle rachèterait chaque mois 80 milliards d’euros d’obligations d’Etat européennes à partir de janvier 2015. Elle a déterminé le montant des obligations rachetées et a influencé la trajectoire des cours obligataires afin d’atteindre son objectif d’abaisser considérablement les taux d’intérêt sur tout le spectre des échéances et pour tous les débiteurs publics.

Dans le cas du contrôle de la courbe des taux, la banque centrale procède de manière inverse. Elle contrôle déjà, à l’extrémité courte de cette courbe, les taux d’intérêt du marché dans la mesure où elle fixe le taux d’intérêt directeur. 

Sauf que la banque centrale veut à présent bloquer le niveau de l’ensemble de la courbe des taux à un certain niveau, en fixant par exemple une valeur cible pour le rendement d’une obligation d’Etat à dix ans. Dès lors qu’elle fixe le prix, elle doit en assurer le respect sur le marché. Ainsi, la quantité (d’obligations, dans ce cas) que la banque centrale doit acheter ou vendre devient la «grandeur résiduelle» résultant du jeu de l’offre et de la demande sur le marché. 

Un paradigme monétaire en mutation

Aujourd’hui, ce type de contrôle gouvernemental de facto sur un marché obligataire est déjà pratiqué par la Banque du Japon (BoJ). D’autres banques centrales pourraient bientôt lui emboîter le pas. 

En conséquence de ce changement de paradigme monétaire, les banques centrales devraient signaler leur propension à acheter les quantités souhaitées d’obligations souveraines et les inscrire à leur bilan afin de maintenir les rendements à un certain niveau dans la fourchette d’échéances cible. 

Cette pratique étant à la hausse, il n’est donc pas étonnant que certains observateurs évoquent déjà une nationalisation rampante des marchés de la dette publique.

*Chef économiste Suisse

** Economiste, Chief Investment Office

UBS Global Wealth Management





 
 
 

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