Cinq années d’intérêts négatifs: un anniversaire peu glorieux

mercredi, 15.01.2020

Philippe G. Müller*

Philippe G. Müller

Le 15 janvier, cela a fait cinq ans, jour pour jour, que la Banque nationale suisse (BNS) a abandonné le seuil de change de 1,20 par rapport à l’euro, axant sa politique de la lutte contre le franc fort sur deux instruments: un renforcement des intérêts négatifs à -0,75% et des interventions sporadiques sur le marché des devises sans se fixer un objectif de taux de change défini.

Récemment, le débat sur l’utilité et le coût des intérêt négatifs s’est intensifié et les fronts se sont durcis. L’une des causes en est, sans doute, le changement de cap de la banque centrale américaine la Fed au cours de l’été dernier. Il a été suivi d’un cycle de baisse des taux d’intérêt en Europe et a réduit à néant tous les espoirs d’une fin prochaine des intérêts négatifs en Suisse. 

A présent, il y a un risque de connaître, pendant des années encore, des intérêts négatifs sur de larges parties de l’éventail de durée des obligations. Mais personne, ne souhaite un jour célébrer les dix ans des intérêts négatifs. En effet, il est de plus en plus clair que ces derniers entraînent des dommages collatéraux croissants dans le domaine de la prévoyance vieillesse ou des marchés immobiliers.

Toutefois, il ne suffira pas que la BNS fixe d’un coup un taux directeur positif pour que tout revienne dans l’ordre. Une telle mesure ne ferait pas automatiquement remonter les taux d’intérêt à long terme. Au contraire, ils risqueraient de baisser encore. 

La Fed en exemple

La désastreuse situation actuelle en matière de politique monétaire a cependant des racines plus profondes. Des voix critiques laissent entendre que, depuis des décennies, les instituts d’émission tentent d’amortir, par des baisses de taux d’intérêt précipitées, les processus d’adaptation structurels inhérents à chaque ralentissement conjoncturel, qui sont douloureux, car liés à des suppressions d’emplois. 

Au milieu de l’année 2019, la Fed a illustré de manière presque exemplaire ce type de comportement, en réagissant d’ores et déjà par trois baisses de taux au risque d’un ralentissement conjoncturel, en dépit d’un taux de chômage historiquement bas et d’une croissance économique toujours solide. 

Ces baisses de taux pourraient certes aider à repousser d’un à deux ans un nouveau ralentissement conjoncturel, mais le prix à payer est élevé. D’une part, l’institut d’émission brûle ainsi ses cartouches de manière prématurée et, d’autre part, le maintien de taux d’intérêt ultra bas dans le monde entier va encore accroître la mauvaise allocation des ressources dans l’économie. 

Préjudice pour les projets novateurs

Les économistes parlent de «zombification» de l’économie. Par exemple, la demande de placements immobiliers soutenue artificiellement par les taux d’intérêt trop bas va maintenir en vie des entreprises du bâtiment qui, dans des conditions normales, auraient depuis longtemps été redimensionnées. Cette mauvaise allocation des ressources, du capital et des emplois dans les projets sans grande valeur empêche leur affectation à des projets plus innovants et réellement créateurs de valeur. 

Globalement, il semble bien que les instituts d’émission, par leurs tentatives désespérées d’éliminer immédiatement toutes les corrections, ont créé eux-mêmes un creux de croissance et d’intérêts dont ils ne parviennent plus à s’extirper.

* Economiste responsable pour la Suisse romande, UBS





 
 
 

AGEFI

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