Aider les migrants et combattre les migrations

lundi, 17.06.2019

Guy Mettan*

Le débat sur les migrants est sans cesse pris en otage entre ceux qui voudraient leur ouvrir les frontières sans restriction et ceux qui voudraient leur fermer les portes sans exception. C’est regrettable parce que cela ne permet de résoudre aucun des problèmes posés par les migrations, ni celui de la détresse humaine vécue par les migrants, ni celui de la perte d’identité et d’appartenance ressentie par les catégories les plus fragiles des populations des pays d’accueil.

S’envoyer des noms d’oiseau dans les médias et les arènes politiques n’arrange pas les choses non plus. A cet égard, les élites bien abritées derrière les remparts qu’elles ont érigés pour se protéger – diplômes académiques, numerus clausus professionnels, rémunérations garanties, accès garanti aux bons postes – portent une responsabilité bien plus lourde que les «nationalistes-repliés-sur-leur-pré-carré», qui, eux, sont directement confrontés à la précarité, au dumping salarial et à la promiscuité des transports publics...
Le résultat des dernières élections européennes, qui a conforté sans la doper la progression des partis anti-migration, laisse penser que le problème va durer même si le flux de migrants tend à diminuer quelque peu.

Il faut donc changer les représentations et reprendre le discours à la base. Premier constat, personne ne migre par plaisir. Il n’y a pas de migrants heureux, qui quitteraient leur village, leur communauté, leur culture sans bonnes raisons: réfugiés climatiques menacés par la désertification, artisans et paysans chassés de leur terres à cause de leur accaparement par les multinationales agroindustrielles ou du chaos entretenu par l’exploitation éhontée des ressources en Afrique sub-saharienne, conflits géopolitiques nés d’invasions extérieures comme en Afghanistan, en Irak, en Libye ou en Syrie. On ne part pas de chez soi pour aller chercher fortune ailleurs, avec tous les risques que cela suppose, par pur goût de l’aventure: ce choix est réservé aux enfants des classes aisées des riches banlieues d’Occident.

Conclusion provisoire: la migration est donc au mieux pis-aller et au pire un drame. Dans tous les cas, elle est à éviter et non à encourager. Dans un monde idéal, elle n’existerait pas. Personne ne devrait donc la soutenir.

Deuxième constat: il faut distinguer le migrant de la migration. Le migrant, quelle que soit son origine, sa religion ou sa couleur de peau, est d’abord un être humain et à ce titre il doit être secouru. C’est une victime, au sens plein du terme, et l’abandonner à son sort est un crime. Il n’y a pas à discuter là-dessus. Chacun, aussi endurci soit-il, peut lui reconnaitre ce statut. On notera à ce propos que les partis dits d’extrême-droite ne l’ont pas remis en question même s’ils répugnent à en tirer toutes les conséquences pratiques.

Troisième constat, si le migrant et la migration sont distincts, ils doivent, ou devraient, faire l’objet d’un traitement politique différent. C’est ici que les choses deviennent délicates, chaque camp se disputant sur l’emplacement du curseur avec beaucoup d’hypocrisie et de cynisme de part et d’autre. Les uns ne veulent pas reconnaitre que la migration est devenue une sorte d’idéologie servant à masquer l’exploitation des faibles, une variable d’ajustement de la main d’oeuvre planétaire, comme le fut l’esclavage après le XVe siècle.

Derrière le vernis humanitaire, la migration consiste souvent à s’approvisionner gratuitement en force de travail dans des pays du sud qu’on a soi-même ravagés, de façon à compenser le déficit de main d’œuvre et le vieillissement démographique des pays riches tout en faisant pression sur les salaires et les emplois. Le «Wir schaffen das» d’Angela Merkel lors qu’elle a ouvert les portes de l’Allemagne à un million de réfugiés syrien en 2015, que toute l’Europe bienpensante a salué, apparait beaucoup moins généreux lorsqu’on sait à quel point l’industrie allemande avait besoin d’ouvriers payés au lance-pierre pour faire tourner ses usines!

Dans les siècles futurs, pour autant que l’humanité ait survécu au réchauffement et à l’effondrement de la biodiversité, il y a fort à parier qu’elle condamnera fortement cette exploitation des migrations à des fins économiques, comme elle s’est peu à peu scandalisée de l’esclavage, qui consistait aussi à déporter massivement des êtres humains (forcés et non rémunérés il est vrai) dans les usines sucrières et textiles des Antilles et des Amériques au nom de la rationalité économique. Dans ce sens, les passeurs d’aujourd’hui sont l’équivalent des négriers d’hier et les ONG «humanitaires» ont remplacé les missionnaires qui donnaient leur absolution aux organisateurs de la traite négrière.

Si la migration, comme l’esclavage, est donc à condamner, les migrants, eux, sont des victimes à protéger, comme auraient dû l’être en leur temps les esclaves. Et c’est ici que les partis et les gouvernements anti-migrants pêchent eux aussi contre l’humanité. En refusant d’accueillir, de nourrir, d’héberger, de soigner et de former leur part de victimes de cette nouvelle forme de traite des êtres humains qu’est la migration de masse, ils ne remplissent pas non plus leur part d’humanité.

* Directeur, Club suisse de la presse





 
 
 

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