vendredi 24 octobre 2014 // 20:43

Le projet équilibriste de Doris Leuthard

lundi, 12.11.2012

Bruno Pellaud, physicien: «Il y a à l’évidence même de l’avenir pour le nucléaire malgré Fukushima. En Suisse également»

Dans «Nucléaires: relançons le débat», le physicien suisse Bruno Pellaud propose de prendre en considération les faits désormais connus concernant aussi bien les accidents de Fukushima que le déploiement de l’énergie nucléaire dans le monde. Il analyse les atouts et les points faibles de la technologie nucléaire dans le contexte d’autres formes d’énergie jugées essentielles par une société industrielle moderne et explique pourquoi le nucléaire va continuer sa progression dans des pays aussi divers que la Chine, l’Inde, la France, le Royaume-Uni, les États-Unis, le Brésil et les pays du Nord de l’Europe. Avec au total peut-être quelque 150 nouvelles centrales sur trois décennies. Extraits

Le Conseil fédéral a donc lancé la procédure de consultation sur un «premier paquet de mesures» de sa Stratégie énergétique 2050, cinq mois après publication des grandes lignes de ce projet (18 avril 2012) et une année après la requête du Parlement concernant une feuille de route détaillée sur un changement de cap draconien de la politique énergétique nationale.(...)

Le projet tente de combiner deux composantes majeures d’une vision énergétique idéalisée, celle de la lutte contre les changements climatiques et celle de la sortie du nucléaire. Ce faisant, cette vision entremêle deux objectifs incohérents et crée fréquemment la confusion entre des contextes techniques incompatibles et des objectifs politiques différents. Les combiner, peut-être, mais les réconcilier? Cette confusion est-elle le fruit du hasard, ou est­elle voulue à des fins politiques? Techniquement parlant, il y a d’une part l’énergie dans son ensemble, c’est­à­dire le mazout de chauffage, les carburants pour la mobilité, le gaz et l’électricité pour tout; et, d’autre part, l’électricité et ses sources de production et modes d’utilisation, un sous­chapitre de l’énergie, certes, mais avec ses propres contraintes. Politiquement parlant, le domaine de l’énergie est, quant à lui, coiffé par un objectif ambitieux omniprésent, la diminution de la production de gaz carbonique, alors que celui de l’électricité est maintenant coiffé en Suisse par la décision politique de sortir du nucléaire. Le projet du Conseil fédéral ne distingue pas clairement entre ces deux objectifs politiques, les entrelaçant souvent dans la même phrase, laissant presque entendre que des mesures d’assainissement des bâtiments contribueraient à réduire les besoins en l’électricité (c’est en réalité le contraire), ou que diminuer la consommation d’essence à 3 litres par 100 km pourrait rendre possible l’abandon du nucléaire.

Pourquoi cet amalgame entre ces deux dossiers politiques? Est-ce utiliser Fukushima pour mieux faire avaler un programme draconien de réduction de gaz carbonique et de taxe écologique? Ou est­ce le contraire, ficeler le débat de sortie du nucléaire dans celui du Co2 - une cause nationale, une cause universelle, une cause sacrée pour certains - afin de mieux souder les troupes hétérogènes de la mouvance antinucléaire que l’on rencontre au Parlement et qui s’étend de l’extrême gauche jusqu’aux démocrates­chrétiens des villes? Ironie, car le débat qui s’annonce pourrait voir l’éclosion d’une discussion plus authentique, plus salutaire qui prendrait à revers ceux qui associent Co2 et nucléaire dans leur propre combat! Les dossiers du Co2 et du nucléaire sont effectivement très liés - mais pour un motif que le Conseil fédéral ne veut aujourd’hui pas admettre. Car, à l’évidence, puisque le nucléaire produit si peu de gaz carbonique par kilowattheure (50 fois moins que les centrales à gaz et 10 fois moins que les panneaux solaires), le nucléaire restera jusqu’en 2044, voire au-delà, un atout certain pour notre inventaire national de Co2, un atout vital pour compenser ces indispensables centrales à gaz qui seront construites en Suisse ou en Allemagne par nos compagnies d’électricité pour propulser nos trains, nos trolleybus et bientôt nos voitures. Depuis avril 2012, depuis la première présentation de la Stratégie énergétique 2050, Doris Leuthard défend bec et ongles sa volte-face énergétique et la sortie du nucléaire. Pour exemple, la convocation médiatisée des patrons des Régies fédérales début juin 2012, tous regroupés sous une grande bannière montrant la vague tsunami du peintre japonais Hokusai s’écrasant contre le Cervin! Du kitsch. Elle les avait invités à donner l’exemple en matière de bon comportement énergétique. La rencontre avait un côté vaudeville que les journalistes présents - toujours trop complaisants - ont passé sous silence. Les CFF d’abord, le plus gros consommateur d’électricité en Suisse. Son directeur général a présenté un message très encourageant pour la ministre. La prévision des CFF, c’est une augmentation de 25% du trafic ferroviaire d’ici à 2030 grâce à l’engouement populaire pour ce mode de transport. L’objectif, par contre, est une réduction de plus de 20% de la consommation d’électricité grâce à une série de mesures «novatrices». Comment combler ce trou béant? Facile, selon le directeur général des CFF: d’une part, former les conducteurs de locomotives à éviter les accélérations intempestives (un avantage certain pour les passagers debout dans des voitures bondées). Et surtout, diminuer la vitesse des trains car, rappelle­t­il, la consommation d’électricité augmente comme le carré de la vitesse. oui, du vaudeville pur et simple, mis en scène par notre ministre de l’Énergie: trente ans d’investissements colossaux entre Genève et Romanshorn pour réduire la durée du voyage, un tunnel du Lötschberg conçu pour des trains roulant à 250 km/heure, et la même ministre des Transports qui applaudit gaiement la perspective de ces trains super-modernes roulant super-lentement! L’autre géant, la Poste. Elle a dit vouloir contribuer à une réduction des émissions de gaz carbonique en convertissant son parc de véhicules à la propulsion électrique. Elle va aussi encourager ses employés à utiliser les transports publics (électriques) et le covoiturage. Soyons sérieux, en y ajoutant l’informatisation totale du pays promue par Swisscom, il n’y a guère de doute que les Régies de la Confédération contribueront à une augmentation massive de la consommation d’électricité en Suisse - grâce au succès des services qu’elles rendent au pays.

Aveugle à la réalité, le Conseil fédéral propose une vaste réforme de l’électricité en faisant appel aux augmentations de prix, à la baisse draconienne de la consommation, aux énergies renouvelables, aux importations et aux centrales à gaz. Incidemment, grâce à notre merveilleuse démocratie de proximité, le peuple commence déjà à voter sur ce genre de propositions. Cela a débuté le 17 juin 2012. Mesquins, les Neuchâtelois ont refusé ce jour­là par 57% une taxe sur l’électricité de 0,5 centime par kilowattheure, alors que la Stratégie énergétique 2050 laisse présager une augmentation de 30 centimes. Et trois villes suisses alémaniques se sont exprimées sur des initiatives des Jeunesses socialistes allant dans le sens des propositions du Conseil fédéral. Résultats: Stäfa a refusé par 68% des voix, Meilen par 79% et Dietikon par 62%. Vox populi ou la démocratie en marche. Certains politiciens de gauche, enclins à changer la société tambours battants par le haut, vont certainement soulever la question: «Peut-on vraiment laisser voter le peuple sur des questions aussi importantes que l’énergie?»

Depuis plusieurs décennies, les économistes ont observé que presque partout dans le monde la croissance de l’économie, mesurée par le produit intérieur brut (PIB), n’est plus toujours accompagnée d’une croissance proportionnelle de la consommation d’énergie ; dans certains pays technologiquement avancés, on constate même une décroissance relative. Par contre, partout, la consommation d’électricité croît de pair avec le PIB. La flexibilité d’utilisation de l’électricité dans tous les domaines la rend de plus en plus attrayante et nécessaire tant pour la prospérité économique que pour le confort, ce qui lie étroitement l’électricité au PIB.

Depuis 1960, tant le PIB réel de la Suisse que sa consommation totale d’énergie ont presque triplé. L’intensité énergétique du PIB - soit la consommation brute d’énergie par franc suisse produit - est donc longtemps restée constante. Depuis 2000, la consommation totale d’énergie stagne, ce qui signifie que l’intensité énergétique du PIB décroît. Au cours des prochaines décennies, il faut s’attendre à une nouvelle diminution de l’intensité énergétique: selon les prévisions prudentes, la consommation globale d’énergie de la Suisse stagnerait entre 2010 et 2030, voire diminuerait plus ou moins fortement, selon les scénarios, tandis que le PIB continuera de croître.

La consommation d’électricité, elle, continuera de croître en lien avec le PIB; tous les scénarios prévoient une substitution de la demande en énergie en faveur de l’électricité, du fait du remplacement des chaudières à mazout ou à gaz par des pompes à chaleur ou des automobiles à moteur essence ou diesel par des véhicules électriques et hybrides. Les deux piliers de l’économie suisse (dans une optique d’exportation) - le secondaire avec l’industrie et les PME, le tertiaire avec la multitude de services offerts par les grandes et petites entreprises - dépendent de manière vitale de la disponibilité d’électricité et en utilisent de plus en plus.

Le Conseil fédéral, imperturbable, mise lui sur un gel de la consommation annuelle au niveau actuel de quelque 60 térawattheures à partir de 2020, soit 21 térawattheures de moins en 2050, par rapport à une hausse probable de la consommation de 0,8% par an (hausse prévisible du PIB). Du jamais vu en l’absence d’un effondrement simultané de l’économie; du jamais vu avec un PIB en croissance! Une diminution impensable, à moins d’une augmentation radicale du prix de l’électricité. «Notre électricité est trop bon marché!» s’exclame notre ministre de l’Énergie, Doris Leuthard. «Notre main-d’œuvre est trop chère!» peut-on ajouter prudemment. Heureusement que les coûts de production de la place de travail suisse ont jusqu’à maintenant été concurrentiels grâce à notre haute productivité - une haute productivité atteinte grâce à une électricité bon marché. Comme l’écrit Hans Blix dans la préface de ce livre, l’union syndicale suédoise LO a compris l’importance du lien entre productivité et électricité, ce qui explique son soutien de toujours à l’énergie nucléaire. En Suisse, on ne peut qu’espérer que nos syndicalistes le comprennent un jour, eux qui disposent d’un savoir­faire économique qui dépasse généralement celui des élites intellectuelles socialistes. La politique du Conseil fédéral – qui mise sur un prix élevé de l’électricité et également sur sa rareté – mettra en danger notre approvisionnement en électricité et renchérira les coûts de production de notre industrie et de nos PME. or, derrière cette industrie, il y a non seulement ce capitalisme que les socialistes veulent surmonter, mais aussi ces places de travail que tout le monde veut conserver. Une politique de renchérissement de l’électricité, c’est une politique de décroissante économique. Dans sa prise de position du 20 mai 2012, l’association faîtière economiesuisse s’inquiète de la politique énergétique du Conseil fédéral, surtout de l’illusion d’un plafonnement de la consommation d’électricité à l’horizon 2020. Elle craint une augmentation massive de son coût.

Disons-le. La différence entre les grandes organisations économiques - que sont economiesuisse et l’Union suisse des arts et métiers (uSAM) - et les panégyristes de la décroissance énergétique réside dans la responsabilité que ces organisations portent pour le maintien des places de travail dans notre pays. Ce sont leurs membres qui créent des places de travail et non pas les fonctionnaires du Parti socialiste et les prêcheurs du nouveau centre gauche. Faut­il rappeler que 70% de l’électricité consommée en Suisse l’est dans l’industrie, les PME, l’agriculture, les services et les transports, bref là où elle contribue de manière essentielle à la productivité du travail, donc à la compétitivité de notre économie. Pour les 30% restants, les ménages, on veut nous faire croire qu’un doublement du prix n’est qu’une bagatelle pour un budget familial. Peut-être. Mais pas pour le boulanger local, ni pour le petit fabricant jurassien, ni pour l’industrie pharmaceutique genevoise. Les médias aiment nous rabâcher des comparaisons entre ces milliers de ménages ravitaillés par ces éoliennes sur le pré d’à­côté ; soit, mais pourquoi pas en lieu et place: combien de boulangers, combien de fabriques et même combien de trains entre Romanshorn et Genève? Avec en exergue pour comparaison, le million de ménages fournis par une centrale nucléaire…n

Bruno Pellaud a été pendant huit ans président du Forum nucléaire suisse. Entre 1982 et 1993, il a été chef de la division nucléaire d’une société zurichoise active dans l’ingénierie hydraulique et nucléaire, en particulier pendant la construction de la plus grande centrale nucléaire de Suisse. Il est physicien diplômé de l’EPFZ, économiste HEC de l’Université de Lausanne et docteur en sciences techniques de l’Université de New York.

BRUNO PELLAUD

«Nucléaires: relançons le débat. Il y a de l’avenir, malgré Fukushima». Editions Favre. 216 pages.

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