«Je hais les voyages et les voyageurs»

vendredi, 15.06.2018

Marc Ehrlich*

Marc Ehrlich, CEO Vipa.

Pendant des années, une stewardesse se jetait sur moi épouvantée en voyant que mon ordinateur portable était toujours allumé au moment du décollage. Elle y voyait un geste d’hostilité envers la survie de l’appareil et de ses passagers. 

Un jour, une déclaration de l’agence américaine de l’aviation a changé cette règle et permis l’utilisation des équipements électroniques tout au long du vol. Je me rappelle encore du regard désespéré des hôtesses ne pouvant plus me priver de la satisfaction de taper mon rapport de voyage au moment de l’atterrissage. Beaucoup de gens ont alors cessé en même temps que moi de croire que toutes les règles incompréhensibles que l’on nous impose de manière intempestive étaient écrites par des experts subtils, prévoyants et pointus. Depuis, les explications sur le port adéquat du gilet de sauvetage alors que l’itinéraire ne survole aucun plan d’eau n’ont plus la même portée pour moi. Même chose pour les chaussures que l’on me demande d’enlever à la sécurité de St-Petersburg, mais pas à Bombay, ailleurs c’est la ceinture. 

A bien réfléchir, toutes ces contraintes ne sont pourtant pas anodines et remplissent peut-être un rôle. Elles constituent un rituel de passage et vous font quitter l’état de sédentaire. 

Des codes et des règles

Elles vous font entrer dans la communauté des voyageurs, espèce particulière vivant sur des codes et des règles singulières. Pour comprendre la forme la plus extravagante de ce phénomène, il faut absolument voir le magnifique film «Up in the air». Georges Clooney y joue le rôle d’un consultant dont la spécialisation et d’annoncer leur licenciement à des collaborateurs pour le compte d’entreprises qui n’ont pas le courage de le faire elle-même. Emprisonné dans ce métier peu agréable, il se réfugie dans une vie sans but si ce n’est de battre le record absolu de miles. Il n’a de contacts qu’avec des personne partageant ce état. Il sera un jour rattrapé par le vide de son existence. Or le voyage devrait être tout le contraire.

Claude Lévy-Strauss, père de l’ethnologie et philosophe récemment disparu, démarre son livre autobiographique «Tristes tropiques» par une phrase inattendue: Je hais les voyages et les voyageurs. A une époque où l’étude académique des civilisations lointaines se faisait avant tout dans les livres racontant les récits des explorateurs, il décide avant tous ses collègues de partir voir sur le terrain. Il établit une nouvelle science basée sur l’étude des rites, qu’il appellera le structuralisme. 

Son intuition était qu’en étudiant les civilisations les plus éloignées de nous, il pourrait comprendre en fin de compte ce qu’était réellement l’identité humaine, les dénominateurs communs à tous. Il revint de ses voyages avec une théorie qui permettait de cartographier les liens entre tribus. 

La première phrase provocante de son livre avait pour but de critiquer les voyageurs qui dénaturent par leur présence les lieux qu’ils visitent.

Voyager vous permet de prendre du recul sur vous-même et sur le monde extérieur. En découvrant les cultures, les modes de négociation et les dynamiques des autres pays, votre propre monde devient plus clair. Vous vous étonnez à défendre votre identité, mais réalisez que vous êtes un humain avant tout.

Dans le monde des affaires, quel que soit le continent sur lequel vous poserez votre attaché-case, c’est avec ce regard d’empathie que vous réussirez le mieux. Dans la même veine, Marcel Proust écrira d’ailleurs: «Le seul véritable voyage est celui que l’on fait en changeant de regard». Tout est dit.

*CEO Vipa






 
 

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