Ignazio Cassis et la diplomatie décomplexée

mardi, 12.06.2018

Guy Mettan*

Avec ses airs de ne pas y toucher, Ignazio Cassis a une façon tout à fait rafraîchissante de mettre les pieds dans le plat diplomatique. En quelques semaines, il a bousculé les convenances les mieux établies et ouvert des polémiques avec un art d’esquiver les éclaboussures qui force l’admiration, a fortiori si l’on n’est pas d’accord avec lui.

Il y a eu la remise en cause de l’aide aux Palestiniens et à l’organisation qui les soutient, l’UNWRA, qui a toujours été une pierre angulaire de la diplomatie suisse. Une réaction plus que molle du DFAE au déplacement de l’ambassade des Etats-Unis à Jérusalem (ce qui signifie de facto l’enterrement de la solution des deux Etats et des engagements pris par la Suisse depuis le plan de Genève de 2003). Et enfin, le refus de ratifier le Traité sur l’interdiction des armes nucléaires adopté par l’ONU en juillet 2017.On peut, et on doit, discuter l’attitude du conseiller fédéral sur le fond. Mais en diplomatie et dans les affaires internationales, il est bon de remettre les choses à plat de temps en temps.

Le «reset» évoqué par Ignazio Cassis lors de sa campagne au Conseil fédéral a donc bien lieu, mais pas là où on l’attendait!

C’est sans doute sur l’Europe que cette façon décomplexée de remettre les compteurs à zéro est la plus déroutante. Le Tessinois a mis toutes ses forces sur le dossier européen et a nommé aux affaires européennes le diplomate le plus chevronné, Roberto Balzaretti, qui vient de passer quatre ans à Bruxelles. Il a d’emblée compris que Didier Burkhalter s’était fourvoyé dans une voie sans issue et qu’en aucun cas la Suisse n’arriverait à conclure l’accord parfait avec l’Union européenne. C’est pourquoi, par petites phrases, il a laissé entendre que, après tout, si l’on n’arrivait pas à atteindre les objectifs fixés, et bien tant pis, nous n’en mourrions pas! Ce qui a eu pour effet immédiat de relâcher la pression politique à l’interne et d’améliorer notre position psychologique face à Bruxelles. S’acharner à vouloir un accord que l’on sait inaccessible, c’est courir à l’échec. En début de mandat, cela eût été suicidaire. Donc chapeau l’artiste!

Sur le terrain, les négociations ont bien sûr avancé, notamment sur la question du tribunal arbitral. Mais on est encore loin du compte et le problème est que le bébé ne se présente pas par le siège. Le calendrier tout d’abord: il ne reste plus beaucoup de temps car l’accord devrait être conclu d’ici la fin de l’été, élections européennes obligent. La campagne a déjà commencé dans certains pays. Une fois celle-ci engagée, avec une Commission sur le départ, aucun accord ne pourra plus être signé.

La faiblesse de cette Commission ensuite. Avec un président, Jean-Claude Juncker, que l’on dit inefficient à partir de midi, et des commissaires dont la plupart sont discrédités par des déclarations malvenues ou des casseroles, le niveau de compétence et d’engagement est très bas. Il n’y aucun éclair de génie ni de motivation à en attendre.

Le Brexit enfin: si elle veut survivre, l’Union doit absolument prouver que la sortie de la Grande-Bretagne sera catastrophique pour elle. Si les Anglais quittent le bateau et se portaient mieux après qu’avant, ce serait la débandade. Il est donc vital de ne rien concéder aux Anglais et de transformer le Brexit en cauchemar. Dans ce contexte, la Commission ne peut donc pas se permettre de bien traiter la Suisse. Elle ne peut pas plus lui accorder ce qu’elle demande qu’elle ne peut céder aux demandes des Anglais.

Les chances d’obtenir un accord satisfaisant pour la Suisse sont donc infimes et il vaut donc mieux s’y préparer. Quant à accepter un accord insatisfaisant, c’est toujours possible, surtout avec un Conseil fédéral qui manque de colonne vertébrale. Mais il faudra alors convaincre le peuple de l’accepter, ce qui promet une bataille homérique… et perdue d’avance, juste pendant les élections fédérales!

En dédramatisant la question européenne, Ignazio Cassis a donc montré que la Suisse pouvait continuer à vivre sans accord quelques années de plus, le temps de laisser passer le Brexit et de renouer avec de nouveaux dirigeants européens. Ce serait regrettable car ce n’était pas le plan A. Mais dans les circonstances actuelles, ça fera un plan B tout à fait acceptable.

*Directeur exécutif Club suisse de la presse






 
 

AGEFI


 

 




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