Y-a-t-il un pilote dans l’avion?

vendredi, 07.09.2018

Jacques Neirynck*

La Suisse est donc engagée dans de laborieuses négociations avec l’UE. Parmi les objets de litige, les mesures d’accompagnement qui protègent le niveau des salaires suisses d’un dumping par des travailleurs d’entreprises étrangères. L’UE n’en veut plus.

Face à elle, des négociateurs suisses munis de consignes du gouvernement. Or il a suffi que les syndicats interviennent, puis le patronat, puis trois partis gouvernementaux, pour que leur marge de manœuvre se réduise à néant et que les négociations soient suspendues. L’UE découvre ainsi qu’en Suisse le gouvernement ne gouverne pas. Il se plie, non pas à des émeutes populaires, à des grèves calamiteuses, à des coups d’Etat comme ailleurs. Il se paralyse tout seul, parce qu’il est composé de représentants de tous les partis selon le principe de concordance. Le Conseil fédéral est élu en pièces détachées: il n’a ni chef, ni équipe ministérielle cohérente, ni programme préalable, ni majorité pour le soutenir. Selon les normes habituelles, c’est plutôt une délégation parlementaire, expédiant les affaires courantes. Elle est tributaire des velléités de ce souverain, qui s’appelle le peuple.

Cohésion inexistante

Faute d’une cohésion inexistante, le Conseil fédéral bute sur les problèmes les plus lourds: il ne parvient ni à les prévenir, ni à leur donner une solution réfléchie. Cette approximation de gouvernement ne jouit forcément pas de la cohésion nécessaire pour des décisions impopulaires en situation de crise: des dossiers récurrents sont en souffrance perpétuelle: les relations avec l’UE, mais aussi les pensions, la santé, la formation. 

Un grand corps sans tête

La règle de l’exécutif s’énonce ainsi: mieux vaut ne pas gouverner que mal gouverner, c’est-à-dire se faire désavouer par le souverain. A force d’attendre, peut-être que certains problèmes deviendront solubles ou même ne se poseront plus. Un principe classique de politique dit que s’il n’est pas urgent de légiférer, il est urgent de ne pas légiférer. Mieux vaut une question sans réponse qu’une mauvaise réponse. La Suisse est donc un grand corps sans tête, mais en excellente santé. Il n’y a pas de pilote dans l’avion car il n’y a même pas de siège prévu. 

Le goût du consensus l’emporte

Cela n’est probablement pas intériorisé par nos interlocuteurs. Ils n’imaginent même pas que les institutions suisses puissent être aussi particulières et que les coutumes soient aussi prenantes. Ils ne parviennent pas à comprendre que leurs interlocuteurs ne représentent pas un pouvoir fiable, mais son absence totale. Néanmoins la Suisse ne vit pas en état d’anarchie. Car le goût du consensus l’emporte en fin de compte sur le péril de la dislocation. La Suisse finit toujours par réussir, non pas parce qu’elle est gouvernée, mais précisément parce qu’elle ne l’est pas.

*Professeur honoraire EPFL






 
 

AGEFI



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