Politique accommodante: quand le «prix» a un prix

dimanche, 24.02.2019

Une récession de plus grande ampleur à l’avenir pourrait être le prix à payer pour les interventions actuelles.

Joachim Fels*

La croissance mondiale continue de connaître un «ralentissement synchronisé», comme nous le relations dans nos Perspectives cycliques, mais les banques centrales prennent désormais les choses en main au niveau international.
En complément d’un soutien budgétaire continu, cette intervention augmente les probabilités d’un atterrissage en douceur temporaire de l’économie mondiale, prolongeant en cela l’environnement de marché actuel avant qu’il n’entre en fin de cycle. Toutefois, au vu des risques politiques latents et d’une marge de manœuvre politique encore plus restreinte, une récession plus marquée et/ou plus longue à l’avenir pourrait être le prix à payer. Continuez à investir, mais avec prudence.
Les indicateurs économiques récents laissant entrevoir une poursuite du ralentissement de la croissance mondiale, de plus en plus de banques centrales emboîtent le pas à la politique plus accommodante de la Fed:
- Le mois dernier déjà, la BCE et la Banque du Japon ont exprimé leur inquiétude croissante au regard des risques baissiers grevant les prévisions économiques, suggérant en filigrane que les taux d’intérêt du marché resteront négatifs plus longtemps que prévu encore.
- La semaine dernière, la Banque de réserve d’Australie a revu ses prévisions de croissance et d’inflation à la baisse et le Gouverneur Lowe a annoncé que l’institution avait modifié sa tendance au resserrement au profit d’une approche plus symétrique.
- Par ailleurs, la Banque d’Angleterre a modéré ses perspectives de croissance, amenant ainsi de nombreux observateurs à repousser l’échéance anticipée de la prochaine hausse des taux.     
- Les banques centrales des marchés émergents ont affiché une attitude plus accommodante: la Reserve Bank of India a pris la plupart des observateurs de court en abaissant ses taux, la Banque du Mexique est revenue sur son avis d’un nouveau resserrement au vu de la baisse de l’inflation et du tassement de la croissance et les banques centrales du Brésil et de la Russie ont revu leurs prévisions inflationnistes à la baisse.
Toutefois, la récente intervention de politique monétaire la plus intrigante et lourde de conséquences demeure le revirement accommodant de la Fed en faveur de l’adoption d’une position neutre au niveau des taux et de l’arrêt du resserrement quantitatif; deux décisions figurant au programme ultérieurement cette année. Concrètement, Tiffany avance que maintenant que les décideurs de la Fed semblent reconnaître que les taux ont atteint des niveaux relativement neutres et que toute mesure restrictive paraît moins probable, ils pourraient dorénavant concentrer leurs efforts afin de dégager une marge de manœuvre politique accrue pour faire face à un futur ralentissement, non seulement en tolérant, mais plus encore en ciblant une flambée de l’inflation.
Une initiative qui cadrerait avec la proposition récente du président de la Fed de New York, John Williams, d’adopter une stratégie de «ciblage d’une inflation moyenne», consistant à dépasser les 2% en temps normal afin de compenser la non réalisation probable de l’objectif visé quand la conjoncture est morose, c’est-à-dire lorsque la politique est jugulée par le niveau plancher des taux d’intérêt nominaux. Le but consisterait à réancrer au niveau cible les prévisions d’inflation, autrement obstinément inférieures à la normale. En outre, si l’inflation dépasse les 2% lorsque la prochaine récession surviendra, la Fed pourrait abaisser ses taux d’intérêt réels afin de stimuler l’économie.    
Une conséquence – le «prix» – de la politique monétaire désormais plus accommodante des États-Unis et du reste du monde réside en ce qu’elle devrait favoriser une stabilisation de la croissance ultérieurement cette année. Notons que la politique budgétaire de nombreuses économies majeures apporte déjà un soutien certain; la politique monétaire a donc aujourd’hui un allié de poids afin de financer la croissance. Il s’agit en fait d’un changement crucial par rapport à l’environnement dominant en période expansionniste, lorsque l’attitude accommodante des banques centrales était partiellement ou totalement neutralisée par des politiques budgétaires passives ou restrictives.     
Politique budgétaire de soutien et banques centrales plus conciliantes aidant, il y a de plus fortes chances que le stade avancé du cycle se poursuive. Comme nous l’avons souligné précédemment, stade avancé de cycle, qui peut durer pendant un certain temps, ne veut pas dire fin de cycle. La Fed et consorts sont maintenant susceptibles de faire encore durer le plaisir.
Cependant, une politique plus expansionniste destinée à prolonger ce cycle vieillissant a un prix: une marge de manœuvre politique potentiellement moindre pour procéder à un assouplissement lors de la prochaine crise. Assurément, si la Fed cible véritablement et parvient à provoquer une flambée de l’inflation, elle aurait ainsi une plus grande liberté pour abaisser les taux d’intérêt réels plus encore en dessous du niveau neutre lors de la prochaine récession que si elle commençait à un taux d’inflation égal ou inférieur à la cible.
Toutefois, il reste à voir si la Banque centrale américaine peut vraiment déclencher cette poussée inflationniste au-delà de sa cible dès lors que les prévisions adaptables semblent résolument enracinées à un niveau inférieur à l’objectif. L’expérience de la Banque du Japon, qui a jadis adopté un «engagement de dépassement» resté vain, donne matière à réflexion. Partant, une expansion plus longue achetée à coup de mesures plus accommodantes aujourd’hui pourrait se traduire demain par une récession plus marquée et/ou plus longue.
En pareil contexte, les investisseurs devraient jouer la carte de la prudence et ne pas traquer le rebond des actifs risqués observé depuis le début de l’année.

* PIMCO Global Economic Advisor






 
 

AGEFI



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