Un malaise entre la démocratie et l’argent

jeudi, 12.11.2020

Marie Owens Thomsen *

Marie Owens Thomsen

Les dépenses de campagnes électorales aux Etats-Unis se sont élevées à 14 milliards de dollars cette année, 0.07 % du PIB (produit intérieur brut) nominal de 2019. Ce chiffre est le plus important de l’histoire, deux fois supérieur au record précédent de 2016. La campagne présidentielle, à elle seule, a coûté 6,6 milliards de dollars, par rapport aux 2,4 milliards de dollars en 2016.

Joe Biden sera le premier candidat à lever plus d’un milliard de dollar de donations, contre environ 600 millions pour Donald Trump. Au total, les démocrates auront dépensé près de 7 milliards de dollars, comprenant les 1,5 milliard de la part de Michael Bloomberg et Tom Steyer. Les Républicains quant à eux auront dépensé 3,8 milliards de dollars. Les démocrates n’ont jamais eu auparavant un avantage financier d’une telle envergure.

Concernant la source des financements, plus de 40% proviennent de larges donations individuelles. Les petites donations représentent environ 20% du montant. Les partis contribuent à hauteur de 15% tandis que les 25% restants se répartissent entre des organisations et des «PACs» (Political Action Committees) (Source: Opensecrets.org). La transparence quant à l’origine des fonds n’a jamais été aussi faible – seulement 30% révèlent leur provenance, un plus bas historique.

La décision de la Cour suprême de 2010

Les entreprises ont doté les campagnes de 4,6 milliards de dollars cette année contre 3,4 milliards en 2016. En comparaison, les syndicats n’ont contribué qu’à hauteur de 175 millions de dollars, une goutte d’eau.

Ce qui a permis à l’argent de couler à flot pour ces élections américaines est la décision de la Cour suprême de 2010 sur un cas porté par Citizens United contre la Commission fédérale des élections (FEC). La Cours a jugé qu’imposer des limites sur les contributions des entreprises et autres organisations, telles que les syndicats, était une violation de la liberté de parole.

Dans les faits, la décision pulvérise une autre loi qui interdit des contributions directement en faveur des candidats fédéraux de la part des entreprises, des syndicats, des fournisseurs au gouvernement, et des personnes ou entités étrangères. Tous, sauf les étrangers, sont alors libres de contribuer sans limites, à condition de ne pas coordonner ce financement directement avec les candidats.

Cette aberration américaine n’est malheureusement pas la seule au monde. Une étude menée par l’OCDE (Organisation de coopération et de développement économiques) datant de 2016 n’identifiait que 17 pays, parmi ses 34 pays-membres, ayant des interdictions de donations politiques anonymes, laissant ainsi 13 pays avec des obligations de transparence ne s’appliquant qu’au-delà d’un certain seuil, et 4 pays autorisant le total anonymat. Un problème majeur concerne les institutions responsables du respect de ces règles, dont la FEC fait partie pour les Etats-Unis, car elles manquent souvent d’un mandat légitimant, de la puissance légale adéquate, ainsi que de la capacité de sanction.

Parmi tous les maux qui pèsent sur les démocraties dans le monde, le libre déploiement de l’argent, de toutes sources, y compris secrètes, dans la sphère politique est probablement l’un des plus néfastes.

Une vaste majorité des Américains soutiennent cette opinion; 94% pensent que cet état de fait est la cause première de dysfonctionnement politique de leur pays.

Malgré ce malaise, la démocratie américaine a visiblement réussi à passer outre. Le taux de participation de ces élections 2020 sera probablement à son plus haut niveau depuis 1908.

* Head of global trends, Lombard Odier






 
 

AGEFI



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