Financement des infrastructures: vers un plus grand rôle des caisses de pension

mercredi, 24.06.2020

Un amendement de la loi sur les placements des institutions de prévoyance permettront à celles-ci d’investir jusqu’à 10% de leur fortune.

Levi-Sergio Mutemba

Après cinq ans de gestation politique, les caisses de pension suisses devraient bénéficier de plus de souplesse dans leurs placements dans les infrastructures. C’est cette année qu’entrera en vigueur un amendement apporté à l’article 53 de l’Ordonnance sur la prévoyance professionnelle vieillesse, survivants et invalidité (OPP2). À savoir l’autorisation pour les caisses de pension d’investir jusqu’à 10% de leur fortune dans les infrastructures.

«Les autorités compétentes devraient publier une nouvelle grille d’allocations d’ici fin décembre au plus tard», anticipe Jean-Bernard Georges, directeur des Investissements (CIO) à La Collective de La Prévoyance (Copré), caisse de pension basée à Genève. «Les infrastructures seront ainsi détachées de la catégorie alternatifs», selon la classification OPP2 en vigueur, pour en faire une classe d’actifs à part entière», poursuit Jean-Bernard Georges.

Un actif qui a «tout pour plaire»

Jusqu’ici, les infrastructures sont en effet considérées comme un investissement alternatif, c’est-à-dire peu liquide, à côté du private equity, de la dette privée ou des matières premières. Poche dans laquelle les caisses de pension ne peuvent pas allouer plus de 15% de leurs avoirs. La motion visant à adapter l’ordonnance précitée a été déposée en 2015 par le conseiller national Thomas Weibel. Le Conseil fédéral avait recommandé son rejet, mais fut contré par le National et les États, tous deux l’ayant approuvée le 15 juin 2017 et le 15 mars 2018, respectivement.

Techniquement complexes, fortement régulées, cloisonnées derrières de solides barrières à l’entrée, les infrastructures se présentent le plus souvent en situation de monopole naturel. Ce qui représente un gage de stabilité des revenus et de rendements potentiellement attractifs sur le long terme, a fortiori pour des institutions de prévoyance confrontées au problème de taux d’intérêt négatifs. «C’est une classe d’actifs qui a tout pour plaire aux caisses de pension suisses, notamment en raison de ses qualités défensives, qui la rapprochent en ce sens de l’immobilier», relève Jean-Bernard Georges.

«L’ouverture d’une classe d’actifs dédiée aux investissements en infrastructures avec une pondération maximale de 10% signifie que 80 à 90 milliards de francs pourraient être couverts par cette classe d’actifs à l’avenir», calcule Jean-Francis Dusch, CIO et Head of Infrastructures, Real Assets & Structured Finance de la plateforme de financement Bridge du groupe Edmond de Rothschild (EdR). Omniprésentes, pouvant prendre la forme d’aéroports, de réseaux de télécommunication, d’hôpitaux, d’écoles, de terminaux portuaires, de centrales électriques, «les infrastructures répondent à des besoins réels et critiques de leurs usagers, qu’il s’agisse d’individus ou d’entreprises», insiste Jean-Francis Dusch.

Les besoins globaux sont colossaux

«À l’échelle européenne, les besoins en capital pour les projets d’infrastructures s’élèvent à environ 2000-3000 milliards d’euros pour les 15 prochaines années», estime Jean-Francis Dusch. «Rien que dans les télécoms, ces besoins représentent entre 600 et 700 milliards.» Le gérant évalue à environ 1 ou 2% la part de la fortune des caisses de pension actuellement investie dans les infrastructures dans le cadre réglementaire actuel.

Selon Jean-Bernard Georges, le gros des opportunités de financement devraient se situer à l’étranger. «Dans beaucoup de cas, les États sont très endettés, en Europe, aux États-Unis et dans certaines parties des pays émergents, accroissant ainsi le rôle du secteur privé, notamment certaines caisses de pension, dans le financement des infrastructures», précise le CIO de Copré.

Rappelons que le Conseil fédéral avait justifié le rejet de la loi Weibel invoquant sa crainte de voir des institutions de prévoyance investir dans des actifs «très hétérogènes» et «mal définis», exposant les caisses de pension «à des risques économiques, techniques et politiques considérables». Selon le Conseil Fédéral, cette altération réglementaire ne devrait pas générer d’incitation supplémentaire à l’investissement, dès lors que les dispositions légales actuelles ne dressent «pas d’obstacles à investir dans des placements alternatifs».

 

«Il y a peu de projets d’infrastructure à vendre en francs suisses»

Impossible à dire pour l’heure si un changement de réglementation conduira les caisses de pension suisses à accroître leur allocation dans les infrastructures. Telle est la position de Cyril Demaria, Partner et Head of Private Markets chez la société de conseils en investissement Wellershoff & Partners, à Zurich. Cet enseignant à l’EDHEC et membre de l’Association suisse des fonds de private equity reconnaît toutefois que les possibilités de placement sont actuellement très limitées, notamment en raison du faible niveau des taux d’intérêt en Suisse et dans le reste du monde. Entretien.

Pourquoi les caisses de pension s’intéresseraient-elles aux infrastructures?

Les caisses de pension cherchent des relais d’investissement qui soient susceptibles de produire un rendement stable et significatif. Il n’y a que peu d’alternatives, dans la mesure où les produits de taux sont peu rémunérateurs et les caisses de pension ont déjà beaucoup sillonné l’immobilier. De ce fait, l’infrastructure pourrait offrir un choix intéressant.

Dans quelle mesure la Suisse offre des opportunités d’investissement dans les infrastructures?

La question est celle de l’offre en francs suisses. Nous savons qu’il y a peu de projets d’infrastructure à vendre en francs suisses. Or, l’effet de change peut absorber une partie significative de la performance. C’est pour cela que l’immobilier suisse s’était présenté comme la destination de choix pour prendre la relève des produits de taux helvétiques. Je ne sais pas dans quelle mesure l’infrastructure répondra à ce cahier des charges.

Peut-on s’attendre à une augmentation significative du financement des infrastructures par les caisses de pension suisses?

À vrai dire, celles-ci n’ont pas vraiment utilisé à plein leur quota de 15% jusqu’à présent. Je ne sais pas si les en «libérer» changera leurs perspectives de façon notable. Les caisses investissent en direct dans l’immobilier. Je ne sais pas si elles feront de même vis-à-vis des infrastructures. Si tel n’est pas le cas, ce sera via des fonds et la question du TER (total expense ratio) reviendra sur le tapis.

Quels sont actuellement les principaux risques liés aux infrastructures?

La concurrence est internationale. D’autres investisseurs internationaux cherchent à investir dans les infrastructures. Ce qui signifie que les valorisations sont sans doute déjà élevées et il va falloir faire preuve de beaucoup de prudence – sans compter qu’à la différence de l’immobilier, il y a un risque politique non négligeable en matière d’infrastructures. Certaines peuvent être qualifiées de stratégiques, ou changer de statut. La rémunération des propriétaires peut aussi changer par le fait du prince, comme en Norvège et les recours ont échoué dans l’affaire Glassled.

 

«L’enjeu est de mettre en adéquation actifs et passifs des caisses de pension»

Investir dans les infrastructures signifie investir dans les fonds propres, mais également dans la dette structurée, leur forme de financement la plus répandue. «En moyenne, sur un apport de 100 francs, 10% viennent sous forme de fonds propres en provenance des constructeurs-opérateurs et/ou des fonds de private equity, le reste consistant en de la dette», précise Jean-Francis Dusch, CIO et Head of Infrastructures, Real Assets & Structured Finance de la plateforme de financement Bridge du groupe Edmond de Rothschild.

Des obligations et/ou des prêts provenant de banques et de prêteurs institutionnels sont réunis au sein d’un pool de créances afin de financer les projets. Tout est fait pour permettre aux investisseurs institutionnels fortement régulés de participer à ces financements tout en répondant aux exigences réglementaires. «Chaque prêt au moyen de la dette d’infrastructure comporte beaucoup de covenants, c’est-à-dire de nombreuses conventions, de garanties et règles encadrant ce type de financement», poursuit Jean-Francis Dusch.

«On parle notamment de ratios financiers, d’engagements juridiques ou encore de devoirs d’information financière et opérationnelle, ceci afin de garantir un très haut niveau de transparence et de contrôle sur l’emprunt.»

L’expert explique que le spread ou marge de crédit, soit l’écart par rapport à un taux de référence sans risque, est le premier élément de performance de la dette d’infrastructure. «Nous réalisons une marge de crédit de 250 points de base (2,5%) environ par rapport au taux du marché monétaire sur de la dette senior de qualité investment-grade, et 500 points (5%) sur les tranches junior subordonnées avec un profil de risque plus prononcé.»

Jean-Francis Dusch ajoute que, dans un environnement de taux de marché proches de zéro, le pouvoir de négociation des marges de crédit d’un asset manager constitue un élément intrinsèque de son rendement.

«Aucune perte en capital depuis notre lancement»

«Aucune perte en capital depuis notre lancement»«D’autant que l’un des enjeux majeurs pour les caisses de pension consiste à bien mettre en adéquation le rendement de leurs actifs avec les exigences de leurs passifs», explique Jean-Francis Dusch. Enfin, troisième élément de performance, éviter les pertes en capital. «Ici, nul n’a droit à l’erreur et nous pouvons nous féliciter de n’avoir subi aucune perte depuis le lancement de notre plateforme de financement des infrastructures il y a six ans, qui compte aujourd’hui plus de 45 actifs», conclut Jean-Francis Dusch.






 
 

AGEFI



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