Tobias Pogorevc: «La taxe sur les billets d’avion est contre-productive et absurde»

mercredi, 07.10.2020

Tobias Pogorevc, CEO d’Helvetic Airways, met en avant ses investissements dans de nouveaux avions pour réduire les émissions de CO2, et combat la taxe récemment votée au Parlement. Il souligne aussi la solidité financière de la compagnie.

Philippe D. Monnier

Tobias Pogorevc, CEO d’Helvetic Airways: «Je trouve inacceptable que des compagnies soient artificiellement maintenues en vie avec de l’argent public.»

Le secteur aérien est tout particulièrement affecté par la crise pandémique. Dans ce contexte, la Confédération a fortement soutenu Swiss et sa filiale Edelweiss mais beaucoup moins EasyJet et Helvetic Airways. Cette dernière, avec une flotte comprenant 13 Embraer, propose des vols court et moyen-courriers au départ de son hub aéroportuaire de Zurich. Créé en 2003, cette compagnie aérienne régionale, qui compte 450 collaborateur, a été rachetée trois ans plus tard par le financier Martin Ebner et son épouse Rosmarie par le biais de leur société d'investissement privée Patinex. C’est au siège à Kloten que Tobias Pogorevc, CEO d’Helvetic Airways depuis avril 2018, a reçu L’Agefi.

Comment voyez-vous l'avenir d’Helvetic?

Au début du mois de juillet, nous avons recommencé à utiliser 20 à 30% de nos capacités et cela malgré un climat de grande incertitude. Depuis lors, la situation n’a que peu évolué. Notre principal souci, ce sont les changements constants concernant les conditions d’entrée [dans les pays de nos destinations] ainsi que les obligations de quarantaine. A cause de cela, nous avons déjà dû fermer des lignes peu après leur ouverture. Actuellement, la situation varie de semaine en semaine. Je pense que le retour à la normale se fera en 2023, voire au-delà.

Dans quelle situation financière se trouve Helvetic?

Fort heureusement, nous sommes financièrement solides et notre structure nous permet de mieux surmonter les crises profondes, par exemple la pandémie actuelle ou l’éruption du volcan islandais en 2010.

A quelle structure faites-vous allusion?

Helvetic Airways Group AG - notre société holding qui appartient à Patinex AG - possède trois sociétés opérationnelles: Helvetic Aircraft AG (propriétaire et non locataire des avions), Helvetic Airways AG (employeur des équipages, etc.) et Horizon Swiss Flight Academy (école de pilotes et d’équipages de cabines). D’une part, chaque société dispose d’un bilan solide. D’autre part, en cas de crise prolongée, chaque entité opérationnelle est capable de survivre par elle-même. Par exemple, Helvetic Airways peut prêter ses services aux grandes compagnies aériennes. Et si une société opérationnelle devait déposer son bilan, elle n’entraînerait pas les autres dans sa chute.

Swiss et sa filiale Edelweiss ont reçu une aide massive de la Confédération sous forme de prêts garantis. Par contre, les sociétés privées EasyJet et Helvetic n’ont pas reçu le même soutien…

Les grandes compagnies aériennes comme Swiss, Lufthansa ou British Airways jouent un rôle essentiel pour l’économie de leur pays et, surtout, elles jouissaient d’une situation saine avant la pandémie. A mon sens, il est important et justifié que ces compagnies soient soutenues par leurs Etats respectifs. En plus, je suis persuadé que ces sociétés rembourseront leurs prêts.

Quid des entreprises comme Alitalia déjà en difficulté avant la pandémie?

Je trouve inacceptable que ces sociétés soient artificiellement maintenues en vie avec de l’argent public. De plus, ces compagnies aériennes ne seront certainement pas à même de rembourser leurs dettes… Il s’agit là d’une distorsion évidente de la concurrence et les compagnies aériennes régionales comme Helvetic en pâtissent très directement. Comme ces dernières ne sont pas soutenues par leurs Etats, nombre d’entre elles tombent en faillite, à l’instar de FlyBe.

Durant cette crise pandémique, êtes-vous quand même au bénéfice de soutiens étatiques?

Oui, le chômage partiel que nous percevons encore. Par contre, pour rester indépendant de l’Etat, nous avons préféré ne pas avoir recours à un prêt Covid.

Vous ne publiez pas vos chiffres financiers (la société, n’étant pas cotée, n’a aucune obligation de communiquer ses résultats). Mais Martin Ebner, votre actionnaire principal, vous a-t-il beaucoup soutenu? Et, d’une manière générale, quelle est son implication dans Helvetic? 

Martin Ebner est un vrai patron pour Helvetic, bien qu’il ne soit pas président ou membre de nos conseils d’administration. Il connaît nos employés et ne manque aucun événement d’entreprise. Sa longue expérience, notamment dans la gestion de crises, a été d’un grand secours. En outre, Helvetic bénéficie d’un soutien financier de sa part pour surmonter la crise.

A la mi-juillet 2020, vous avez annoncé votre nouveau concept de vols «pop-up» qui peuvent être réservés à la dernière minute. En êtes-vous satisfaits?

Ce type de vols a été conçu pour faire face aux quarantaines soudainement décrétées et qui rendent la mise en place de vols réguliers infiniment compliquée. Compte tenu des circonstances actuelles, nous sommes satisfaits de ce concept de vols «pop-up» dans le sens où il permet de proposer une sélection unique de destinations haut de gamme à nos clients. Il rend également possible un certain nombre de vols, ce qui est très important pour la motivation de nos équipages. A mon avis, ce concept novateur va perdurer même après la crise.

Vous mettez volontiers en avant que votre flotte régionale compte parmi les plus modernes et écologiques d’Europe. Est-ce qu’écologie rime avec rentabilité?

Par rapport à nos anciens Fokker 100, nos nouveaux Embraer E 190-E2 consomment en effet 35% à 39% moins de carburant, ce qui nous permet de réaliser des économies. En revanche, la récente décision du Parlement de prélever une taxe de 30 à 120 francs par billet d’avion est totalement incompréhensible. Cette taxe est contre-productive et absurde, car elle va favoriser l’utilisation des vieux avions très polluants mais, tout considéré, plus rentables. En outre, les passagers résidant en Suisse seront encouragés à embarquer depuis l’étranger (par exemple de Mulhouse) pour éviter le paiement de cette taxe. Pourquoi est-ce que la Commission des transports et des télécommunications n'a pas évalué des modèles de taxe sur le CO2, plus innovants déjà en vigueur en Europe? Je ne me l’explique pas.

Est-ce qu’une introduction en bourse ou une vente font partie des options envisagées?

Martin Ebner et son épouse sont propriétaires d’Helvetic depuis 14 ans. La crise actuelle a montré que, avec cette structure, nous sommes capables de survivre à des moments difficiles. Une introduction en bourse ou une vente ne sont donc pas prévues.

«Les vols régionaux sont une spécialité en soi»

Helvetic combine trois types d'activités: la location avec équipage, les vols réguliers et les vols affrétés. Quels sont les avantages et désavantages de cette constellation?

Ces trois activités nous permettent de répartir les risques. Grâce aux locations avec équipage (wet leasing ACMI), nous pouvons offrir nos services à de nombreuses compagnies aériennes. Avec les vols réguliers, nous pouvons avoir du succès dans les destinations de niche qui n’intéressent pas les grandes lignes aériennes. Quant aux vols affrétés (chartered fights), ils sont peu sensibles aux prix, notamment les vols pour les VIP. Bien sûr, coordonner ces trois activités exige beaucoup de travail et cela explique sans doute pourquoi les autres compagnies régionales ne nous imitent pas. 

La maintenance de vos avions est réalisée à l’interne. Disposez-vous d’une masse critique?

En 2011, nous avons pris la décision d’internaliser la maintenance de nos avions pour gagner en flexibilité. Pratiquement, nous sommes en train de devenir un centre de compétences pour la maintenance des avions Embraer. Comme nous sommes les seuls en Suisse à utiliser ce type d’avions, nous ne pouvons pas offrir nos services à d’autres sociétés suisses. Par contre, des compagnies aériennes européennes comme KLM ont récemment acquis des Embraer et ces derniers passeront par l’aéroport de Zurich. Nous pourrions proposer à KLM nos services de maintenance.

Ces dernières années, les destinations de vos vols réguliers ont considérablement varié. Est-ce si difficile de prévoir le succès d'une destination?

Oui, cela est extrêmement difficile et il faut en principe trois ans pour renouer avec le succès. De plus, si une ligne de niche que nous servons marche très bien, les grands acteurs se mettent à la couvrir et nous préférons alors nous retirer. Cela a été par exemple le cas de Bordeaux.  

Votre hub actuel est l’aéroport de Zurich. Est-ce qu’un deuxième hub, par exemple Genève, est une possibilité réaliste?

Il y a trois hubs en Suisse: Zurich, Bâle et Genève. En 2013, nous avons effecté un essai avec un Airbus à Genève, en collaboration avec Kuoni. Cette tentative n’a malheureusement pas été fructueuse et nous avons déplacé cet avion à Zurich. Néanmoins, nous sommes toujours à la recherche de nouvelles opportunités. Grâce à nos nouveaux Embraer E190-E2, capables de transporter jusqu’à 110 passagers sur une distance pouvant atteindre 5300 kilomètres, nous avons de nouvelles possibilités. Nous pourrions considérer des vols entre Genève et, par exemple, une ville d’Afrique de l’Ouest ou du Moyen-Orient.

Helvetic coopère avec Horizon Swiss Flight Academy qui forme des pilotes et des équipages pour vous mais surtout pour EasyJet, etc. Quels sont les avantages de cette collaboration pour Helvetic?

Lorsque nous identifions des élèves pilotes qui sont bien adaptés à notre culture d’entreprise, nous leur attribuons un parrain Helvetic. De cette manière, nous avons de fortes chances de les attirer dans notre entreprise.






 
 

AGEFI



...