«L’enjeu est de comprendre comment les divisions du travail cognitif affectent les femmes»

jeudi, 05.03.2020

The future of work. Les recherches de l'entrepreneuse Tomoko Yokoi à l’IMD portent notamment sur la charge mentale qui incombe plus aux femmes. Interview à l'occasion de la Journée des droits des Femmes.

Elsa Floret

Tomoko Yokoi

Tomoko Yokoi, chercheuse à l’IMD et co-fondatrice et CEO de Dermintel et Semira Nusslé, cheffe de clinique à Unisanté, Lausanne et co-fondatrice de Genknowme, se sont rencontrées lors du programme Innopeaks, accélérateur du Groupe Mutuel.

Toutes les deux mères actives (elles occupent des emplois à plein temps), elles ont lancé leur start-up en parallèle de leur vie professionnelle. 

Riches d’un parcours personnel différent, elles partagent néanmoins des défis similaires, soit le fait de devoir jongler avec trois casquettes (travail salarié, famille et entrepreneuriat). Elles souffrent d’un manque de modèles sur lesquels s’appuyer. Les exemples de femmes à la tête de start-up sont rares, en Suisse, comme ailleurs dans le monde. En 2019, seules deux sociétés fondées sur dix l’ont été par une femme, selon l’américain Crunchbase. 

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Interview de Tomoko Yokoi, chercheuse à l’IMD en digital business transformation et co-fondatrice et CEO de Dermintel, plateforme digitale de marketing en phase de démarrage pour mener des études de marché dans le domaine médical en utilisant des messages de type chatbot en direct.

Quels sont les défis majeurs rencontrés dans votre parcours, de femme professionnelle, entrepreneur et mère?

Bien qu’il existe de nombreux articles sur la gestion d’un emploi de jour et d’une entreprise en parallèle, il n’y a pas beaucoup d’articles qui parlent des défis de la gestion d’un emploi de jour, de la charge mentale et de la famille - peut-être parce que la famille et la parentalité relèvent toujours principalement du domaine de la femme. 

En revanche, à mesure que la sécurité de l’emploi devient de plus en plus ténue, que le plafond de verre et l’inégalité de rémunération des femmes continuent, peut-être qu’un plus grand nombre de mères qui travaillent pourraient envisager d’entreprendre à temps partiel, commenceront à faire face à ces défis? 

Il s’agit d’un type très différent d’entrepreneuriat et de vie professionnelle. Auquel j’aspire.

Quels sont vos modèles de femmes entrepreneurs, qui semblent avoir réussi à concilier ces 3 piliers?

Ils sont très rares. J’ai eu la chance de rencontrer Semira Nusslé, qui a aussi trois casquettes, mais j’avoue qu’en Suisse romande, je n’en vois pas. A part Barbara Lax, fondatrice de Little Green House, un réseau de crèches privées multilingues et aux horaires extensibles, rencontrée au début de son aventure de start-up. J’imagine qu’elles sont rares parce que ce n’est pas facile de jongler avec trois casquettes. Il faut connaître ses priorités, mais aussi être prête à passer rapidement de l’une à l’autre selon les circonstances. Un exercice périlleux! Il est donc important de gérer ses énergies physique et mentale.

Et pourtant je me suis intéressée au sujet de l’avenir du travail, et en particulier de son impact sur les femmes, depuis longtemps. Nous entendons parler de carrières portefeuilles, de charge mentale et de gig économie (des petits boulots), mais comment cela affecte-t-il les femmes et les mères qui travaillent? Comment cela affecte-t-il l’équilibre entre vie professionnelle et vie privée et les problèmes concernant l’épanouissement personnel par rapport aux obligations maternelles attendues?

A 90% les jeunes entrepreneurs sont des hommes, 71% des dirigeants ont été formés en école d’ingénieurs ou de commerce, 83% ont un niveau d’étude de bac + 5, et leur moyenne d’âge est de 40 ans, selon la French Tech, en 2017. Qu’observez-vous en Suisse?

Nous sommes face au même phénomène en Suisse. Ce qui rend périlleux la diversité, l’équilibre entre les compétences et les opportunités pour les femmes entrepreneurs. La Suisse ne fait pas exception. 

Et, selon l’américain Crunchbase, en 2019, seules deux sociétés fondées sur dix l’ont été par une femme.

En Europe, 92 dollars levés sur 100 l’ont été en 2019 par des hommes, selon un sondage réalisé par Atomico (fonds de capital-risque) auprès de 1200 start-up européennes. 

Mes recherches portent notamment sur la charge mentale qui incombe plus aux femmes. Selon Behavorial Scientists, le travail cognitif est genré, mais pas uniformément. Et si nous voulons comprendre comment les divisions du travail cognitif affectent les femmes, les familles et la société dans son ensemble, c’est un enjeu crucial.

Selon l’étude américaine «A vision for the economy of 2040», menée par la fondation Kauffman et l’Institut Roosevelt, le travail en freelance prendra le dessus sur le travail traditionnel d’ici 2040. Aujourd’hui, un Américain sur trois exerce donc une activité professionnelle en freelance. Ce taux pourrait dépasser les 50% en 2020.

Ce qui se passe aux Etats-Unis touchera l’Europe plus tard. Ce que l’on observe c’est que, malgré une économie saine et un marché du travail solide, 3 Américains qui travaillent sur 10 disent qu’ils ont besoin de revenus supplémentaires pour couvrir le coût des dépenses courantes. C’est l’une des principales conclusions du dernier sondage Siderate de Bankrate auprès de 2550 adultes. Les salaires ont commencé à grimper, mais ils ne sont pas à la hauteur de l’augmentation du coût de la vie.






 
 

AGEFI



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