La chronique: le billet de mille

lundi, 27.05.2019

Symbole du capitalisme helvétique, le billet violet devrait voir ses jours bientôt comptés.

François-Serge Lhabitant*

François-Serge Lhabitant, professeur de finance

Depuis le début du mois de mai, l’ensemble des banques centrales européennes a cessé d’émettre des billets de 500 euros. Il faut dire que cette grosse coupure faisait désordre, d’où son surnom de «billet Ben Laden». L’origine de ce nom n’avait d’ailleurs rien à faire avec le terrorisme, mais tout simplement avec le fait qu’on en parlait beaucoup, mais que quasiment personne ne les avait vus. Ni ne les acceptait. Pour vous en convaincre, tentez de régler quelque chose en France avec un tel billet. Mission impossible. Il parait que vous pouvez librement l’échanger contre des plus petites coupures auprès d’une banque. Bonne chance.

Même si vous avez un compte dans l’agence, vous devrez montrer patte blanche, remplir nombre de formulaires et justifier de l’origine de ce billet. Sans compter qu’on va vous regarder d’un drôle d’air. Car un billet de 500 euros en France, ça classe son détenteur directement comme blanchisseur d’argent, fraudeur fiscal, et sale riche. Officiellement, cette coupure représenterait pourtant près de 3% des billets émis, et 20% de leur valeur totale en circulation. Enfin, en circulation, c’est un bien grand mot. On peut soupçonner que leur principale mission est de rester cachés sous des matelas ou dans des coffres. Un million d’euros pèse en effet 2.2 kilos en coupures de 500 euros, contre 22 kilos en coupures de 50 euros.

En Suisse, nous avons les billets de mille francs. L’avant dernier modèle avait des fourmis violettes d’un côté, et le visage du psychiatre et myrmécologue Auguste Forel de l’autre. Il faut dire que les fourmis, avec leur ardeur pour le travail, la prévoyance et leur génie industrieux, c’était un bon symbole pour un billet de mille. Le dernier modèle portait l’effigie de Jacob Burckhardt, un grand historien de l’art et de la culture, mais antisémite, ainsi qu'un extrait d'une de ses œuvres. Le nouveau modèle, lui, mettra en avant le goût de la communication de la Suisse, avec des mains qui se serrent, un globe couvert de signes phonétiques et un réseau ouvert. Oui, vous avez bien lu – le nouveau modèle.

Car loin de suivre ses homologues européennes, la BNS a émis une nouvelle version de ce billet. Et pour ne rien arranger, il est un peu plus petit que l’ancien, et donc encore plus facile à transporter ou à stocker. Une pile de 10 centimètres de billets de 1000 francs vaut ainsi un million de francs et ne pèse qu’un kilo. Selon une étude récente de la BNS, près de 40% des Suisses indiquaient avoir eu en leur possession un billet de 1000 francs au cours des deux dernières années, et 37% les utiliser en tant que réserve de valeur. Il faut dire qu’un billet de mille pendant dix ans sous le matelas, ça ne mange pas de pain, contrairement aux intérêts négatifs des comptes bancaires et aux frais de retraits au bancomat. Et le pire, c’est qu’on peut même l’utiliser dans la plupart des commerces, où il sera accepté après simple vérification de son authenticité.

Reste une grande incertitude. L’Union européenne risque de ne pas trouver cette blague à son gout. Comment ce petit pays ose-t-il à nouveau défier les préconisations européennes? Les bureaucrates de Bruxelles fulminent et envisagent sans doute d’émettre une directive contraignante et pragmatique, que la Suisse sera obligée de reprendre en qualité de signataire des accords de Schengen. Comme par exemple interdire les coupures de plus de 50 euros ou équivalent. Voire même faire disparaitre le cash complètement, ce qui serait bien plus efficace pour contrôler tous les paiements. Restera donc les bitcoins – une simple affaire de confiance.

L’article ne reflète que les vues personnelles de l’auteur. 

* Professeur de finance à l’EDHEC Business School.






 
 

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