Marché pétrolier: trop de brut tue le brut

mardi, 28.04.2020

Si la demande de pétrole ne rebondit pas en mai et juin, les limites physiques de stockage pourraient être atteintes d'ici la fin du trimestre, souligne Stéphane Monier, CIO de Lombard Odier. Cette chute historique ne constitue pas une opportunité d'investissement à ce stade.

Stéphane Monier*

Les baisses de production décidées par les producteurs ne suffisent pas à endiguer la chute sans précédent de la demande.(Keystone)

Si l'effondrement historique des cours est sans doute dû à une convergence inédite de plusieurs facteurs – quasi-saturation des capacités de stockage à Cushing, échéance des contrats à terme et effondrement de la demande déclenché par le coronavirus – nous ne pouvons ignorer les implications plus larges pour l'industrie pétrolière.

Le baril de WTI pour livraison en mai s'est négocié pour la première fois en dessous de zéro le 20 avril, la veille du dernier jour de négociation des contrats à terme pour livraison en mai. Les contrats se sont ensuite effondrés jusqu'à -40,32 dollars le baril, car les spéculateurs, incapables d’exécuter une livraison physique, ont dû payer d'autres opérateurs pour acheter leurs contrats. Le contrat WTI pour livraison en juin a également chuté et le Brent s'est négocié à un plus bas de 15,98 dollars le baril.

Les économies mondiales étant largement paralysées depuis la mi-mars, le marché du pétrole manque de capacité de stockage. Si la demande ne rebondit pas en mai et juin, les limites physiques de stockage pourraient être atteintes d'ici la fin du trimestre. Les réservoirs de Cushing, qui stockent une grande partie du brut WTI, détiennent maintenant près de 60 millions de barils, soit l'équivalent des quatre cinquièmes de leur capacité. Compte tenu du déséquilibre actuel du marché pétrolier, ils pourraient être saturés avant la mi-mai. Le stockage maritime a atteint un record de 160 millions de barils la semaine dernière, avec des taux journaliers records.

Soutien aux prix

Les producteurs de pétrole ont essayé de soutenir les cours. L'Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP) et la Russie se sont engagés le 12 avril à une réduction de la production de 9,7 millions de barils par jour en mai et juin, un record. Dans l'ensemble, les plus grands producteurs mondiaux ont maintenant accepté de réduire leur production d'environ 13 millions de barils par jour à partir du 1er mai. Ce chiffre comprend une réduction de 3 millions de barils par jour par les États-Unis. En outre, le gouvernement américain s'est engagé à acheter jusqu'à 75 millions de barils pour alimenter la réserve stratégique du pays.

Force est toutefois de constater que l’on est loin des montants nécessaires pour équilibrer l’offre et la demande. En effet, l’Agence Internationale de l’Energie (AIE) a estimé que l’effondrement de la demande représente un tiers de la production globale, soit près de 30 millions de barils par jour en avril.

Les États-Unis ont également tenté de faire monter les prix. Le président Donald Trump prépare un blocage des importations ou des droits de douane, et a menacé d'« abattre » les navires iraniens qui s'approcheraient des navires américains dans le Golfe.

Les États-Unis sont le premier producteur mondial de pétrole depuis 2018, un statut si récent que les hypothèses remontant aux années 1970 selon lesquelles les prix bas représentent un soutien pour l'économie américaine sont encore largement répandues ; il s’agit là d’une idée fausse. Pas plus tard que le 9 mars, M. Trump a qualifié la décision de la Russie d’abandonner ses engagements d’alignement de production sur celle de l’OPEP de « bonne pour le consommateur ». Une décision suivie par un effondrement des prix du pétrole.

Un baril de Brent à 40 dollars?

Lorsque l'impact sur la demande de la pandémie de Covid-19 s’atténuera, l'alliance OPEP+ pourrait retirer son soutien aux prix et gérer la production.

Sur un horizon de douze mois, nous tablons sur un baril de Brent à 40 USD, car les prix devraient finalement être déterminés par les coûts marginaux de production. Les contrats à 12 mois se négocient à 35 dollars le baril, avec un potentiel de hausse limité et un profil  risque/rendement peu attrayant. À très court terme, les perspectives dépendent entièrement du rythme de reprise de la demande. Il va sans dire que cette dernière dépend à son tour de la rapidité avec laquelle les mesures de confinement seront levées, de la demande industrielle et du redressement des transports.

Si la cause immédiate de la chute de la demande n'est que de nature temporaire, un changement profond reste probable. Pourrait-elle renouer avec ses niveaux d’avant la pandémie dans un avenir proche? L'expérience du confinement encouragera-t-elle les consommateurs à voyager moins, à travailler à domicile et à favoriser les énergies alternatives pour que leurs villes restent plus propres? Au sein de l'industrie, une telle volatilité va certainement peser sur l'appétit pour les dépenses d'investissement, qui avaient déjà reculé d'environ un quart cette année. Les investissements américains dans le pétrole de schiste, qui ont aidé les États-Unis à se hisser au premier rang des producteurs de pétrole, s'en trouveront réduits.

Positionnement du portefeuille 

À moyen terme, un prix du pétrole bas constitue un soutien pour les consommateurs et pour la plupart des marchés développés. Du côté des perdants, la volatilité des cours pèse à la fois sur les actifs des pays émergents et sur le crédit à haut rendement américain.

Ce raisonnement sous-tend notre sous-pondération du haut rendement et de la dette émergente, à la fois en monnaies locales et fortes. Nous avons également recentré nos investissements dans les actions émergentes pour favoriser les pays émergents en Asie, une région qui bénéficiera des cours pétroliers bas en tant qu'importateur net, et qui a de surcroît une longueur d'avance en termes de contrôle du virus et de normalisation de l'activité économique.

Notre exposition aux devises, notamment les positions longues en yen et en renminbi par rapport au dollar américain, reflète également la recherche d’un équilibre entre les opportunités pour les pays importateurs de pétrole, tels que le Japon et la Chine, et les défis pour les producteurs, tels que les États-Unis.

Le mois dernier, nous avions souligné que tout signe de saturation des capacités de stockage de pétrole entraînerait une chute brutale, quoique temporaire, des cours pétroliers. L'effondrement historique des prix en terrain négatif montre une fois de plus que tant que le déséquilibre sous-jacent entre l'offre et la demande ne sera pas résolu, les prix resteront bas et volatils. En janvier 2019, nous avons substitué l’exposition directe au pétrole par une allocation à l'or. Cette chute historique des prix du pétrole ne constitue pas une opportunité d'investissement à ce stade.

*Chief Investment Officer, Banque Lombard Odier & Cie SA






 
 

AGEFI



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