Repenser le prix des transports

mercredi, 06.05.2020

Marie Owens Thomsen*

Marie Owens Thomsen

La mobilité est un droit qui date au moins de l’époque des oracles de Delphes, si ce n’est même d’avant. Les piliers de l’Union européenne s’y reposent, en œuvrant pour la libre circulation des personnes, des biens, des services, et des capitaux. La mobilité a joué un rôle manifeste dans la performance économique du monde et notamment dans l’ouverture qui a caractérisé la période d’après-Guerre et l’essor économique sans  précédent qui en a découlé.

Il est aujourd’hui particulièrement douloureux d’observer l’arrêt net d’une grande part des transports entraîné par la crise actuelle. Les transports aériens en font partie, évidemment. Au moins 43 compagnies aériennes ont immobilisé l’ensemble de leur flotte. Beaucoup d’autres ont réduit les vols d’environ 75 à 96%. Le chômage temporaire touche quelque 90% des employés. Le secteur aérien représente environ 2700 milliards de dollars dans le monde, l’équivalent de 3.6% du PIB (produit intérieur brut) mondial. Si ce secteur était un pays, il serait le vingtième plus important au monde. IATA, l’Association internationale du transport aérien, estime qu’en Europe la perte de revenus associée à la pandémie pourrait dépasser les 70 milliards d’euros, un calcul qui se base sur une chute de la demande à 46% en-dessous du niveau observé l’année dernière,  mettant 5,6 millions d’emplois à risque.

Face à ce choc, les gouvernements aux Etats-Unis et en Europe ont apporté leur soutien au secteur à hauteur d’environ 500 milliards de dollars. Selon IATA, il est possible que la facture mondiale s’élève à 1000 milliards de dollars. Dans l’immédiat, il est essentiel de remplacer les revenus perdus des ménages autant que possible, et d’éviter les faillites des sociétés. Par contre, la situation actuelle plaide en faveur de prix des transports qui reflètent non seulement les coûts de «production» mais également les coûts externes tels qu’accidents, pollutions, et émissions de gaz à effet de serre. 

La majorité des transports concerne les denrées agricoles et les matières premières transportées par voie maritime. L’évolution des prix du transport maritime a été plutôt stable depuis les années 50. Le transport aérien a vu ses prix baisser par un facteur de 10, allant de quelque 3 dollars par tonne en 1955 à moins de 0,3 dollar en cinquante ans. Entre 1957 et 1972, les prix ont diminué d’environ 15% par an. Par la suite, le déclin a été de l’ordre de 3% par an (-3,3% en janvier 2020 en glissement annuel, IATA).

Une étude réalisée par la Commission européenne établit que les coûts externes des transports se sont élevés à 820 milliards d’euros en 2016 dont la vaste majorité concernait les voitures mais également le transport maritime et aérien dans une large proportion. Tous les modes de transport sont taxés en Europe, mais les impôts ne sont que faiblement indexés sur les coûts à la société dont ils ne couvrent qu’une partie. Si les prix des transports reflétaient la réalité des coûts de production ainsi que des coûts à la société, la demande pourrait s’ajuster –ou pas – en fonction de la sensibilité de cette dernière aux variations des prix. Le fait que les prix soient inférieurs au coût total attire la demande là où l’on souhaiterait la voir faiblir, à en croire les 197 pays qui ont signé l’Accord de Paris concernant le changement climatique. Ainsi, aidons toutes les sociétés à survivre à la crise actuelle, mais faisons en sorte que par la suite le prix des produits soit au prix juste.

* Global Head of Economic and Investment Research, Indosuez Wealth Management






 
 

AGEFI



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