Un optimisme aux fondations très précaires

lundi, 13.07.2020

Privés d’actifs sans risque rémunérés, les investisseurs continuent à plébisciter les actions.

François Christen*

Avérée, la «deuxième vague» de Covid-19 aux USA ne fait pas obstacle à une progression des indices boursiers. Parallèlement, les emprunts du Trésor présentent des rendements en légère baisse, notamment sur les échéances longues (-4 points de base, à 0,66 % pour le T-Note à dix ans). On observe ainsi une dissonance entre l’optimisme qui s’exprime à Wall Street et l’avertissement transmis par l’aplatissement de la courbe des rendements en dollars US. Il faut toutefois se garder d’accorder trop d’importance aux signaux émis sur un marché où la Réserve Fédérale joue désormais un rôle prépondérant.

En réalité, la dissonance la plus troublante réside dans la complète indifférence des marchés financiers face à l’évolution inquiétante de la pandémie de Covid-19. L’émergence de foyers d’infections régionaux aux USA a conduit le nombre de nouveaux cas détectés quotidiennement au-delà de 60.000! A elle seule, la Floride comptait 15.000 nouveaux cas ce dimanche. Le nombre de décès n’a certes pas augmenté dans les mêmes proportions, et on peut imputer une partie de l’augmentation des cas à un dépistage accru. Cela étant, les courbes de décès et d’hospitalisation sont reparties à la hausse, et les capacités hospitalières sont déjà amplement utilisées dans certaines régions. Epargnés en mars-avril, les Etats «républicains» du sud constituent le nouvel épicentre de la crise sanitaire aux USA.

«Reprise en V»

A l’échelle mondiale, le tableau n’est guère réjouissant. Le coronavirus continue à se propager à un rythme soutenu dans de nombreuses régions, telles que l’Amérique latine, l’Inde, le Moyen-Orient. L’Europe n’est pas épargnée, car il s’y développe des nouveaux foyers dans les pays de l’est qui avaient été relativement épargnés le printemps passé et plusieurs pays, dont la Suisse, sont confrontés à l’émergence de nouveaux foyers d’infection qui semblent, pour l’heure, encore sous contrôle (grâce aux mesures de traçage et de quarantaine).

La persistance du Covid-19 remet en question le scénario de «reprise en V» qui a commencé à se matérialiser en mai. Après un fort rebond post-confinement, l’horizon s’assombrit pour le second semestre 2020 et pour 2021, à défaut de vaccin ou de progrès thérapeutiques tangibles. Pour certains secteurs d’activité, comme le transport aérien ou les événements impliquant de grands rassemblements (sport, culture), aucun retour à la normale pré-covid-19 ne se profile à l’horizon.

Parmi les indicateurs récents, le déficit budgétaire abyssal enregistré en juin retient l’attention en totalisant 864 milliards de dollars selon le CBO, un montant proche du déficit réalisé sur l’ensemble de l’année fiscale 2018/19! Le déficit cumulé sur les neuf premiers de l’année fiscale atteint 2.700 milliards de dollars (contre 700 l’an passé). Par rapport à juin 2019, les recettes ont chuté de 28% (13% cumulés sur 9 mois), les dépenses ont bondi de 182% (+49% cumulés). Ces chiffres préfigurent un déficit budgétaire qui excédera 10% du PIB sur l’ensemble de l’année fiscale. Il convient de garder ce point à l’esprit avant de saluer la robustesse de la consommation privée durant le deuxième trimestre. Les circonstances justifiaient un dérapage budgétaire, mais le rééquilibrage des finances publiques pourrait entraver durablement la reprise après avoir limité les dégâts durant le deuxième trimestre à moins de poursuivre la fuite en avant jusqu’à la chute finale.

Taux d’intérêt en euros stationnaires

En bref, l’optimisme qui s’exprime à Wall Street n’est pas solidement étayé au regard des menaces sanitaires qui continuent à planer sur l’économie mondiale. Relégué au second-plan, l’antagonisme Chine-USA s’est aggravé avec la Covid-19 et les aspirations hégémoniques de la Chine de Xi Jiping. A cet égard, la flambée des actions chinoises alimentée par une propagande aux accents patriotiques invite aussi à la prise de profits et à un rééquilibrage vers des actifs peu risqués, peu cycliques, après un rebond aussi ample que rapide.

En Europe, les taux d’intérêt en euros sont stationnaires. Le rendement du Bund allemand à dix ans est quasiment inchangé, à -0,42 %. La mise à jour des prévisions économiques de la Commission Européenne annonce une contraction du PIB plus sévère qu’escomptée le printemps passé (-8,7% ou lieu de -7,7% en 2020, suivi d’un rebond de 6,1% en 2021). L’inflation est attendue à 0,3% cette année, puis à 1,1% l’an prochain. Les indicateurs récents mettent en lumière un rebond marqué de la production industrielle en France et en Italie (respectivement 20% et 42% par rapport à avril), laquelle reste néanmoins plus de 20 % inférieure aux niveaux observés en mai 2019.

Pour conclure ce survol, il n’y a rien à signaler du côté des primes de risque de crédit qui sont stationnaires tant pour les entreprises de la catégorie «Investment Grade» (1,5% en moyenne globalement) que pour le segment spéculatif «High Yield» où le spread moyen excède légèrement 6%.

* Banque Profil de Gestion à Genève






 
 

AGEFI



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