Le football bascule dans la déflation

mercredi, 22.04.2020

Pour la première fois, une dévaluation de la valeur des joueurs est attendue sur le marché des transferts. En coulisse, la crise risque de provoquer une vague de faillites des plus petits clubs. Entretien avec Raffaele Poli, responsable de l'Observatoire du football CIES à Neuchâtel.

Matteo Ianni

"Si Mbappé doit partir au Real Madrid cette année, il ne partira pas pour moins de 250 millions d’euros. Par contre, la probabilité qu’un tel transfert ait lieu dans le contexte actuel est bien plus faible que si le Covid-19 n’était pas passé par là." (keystone)

Si ces dernières années le marché des transferts du football a fait parler de lui pour les sommes astronomiques dépensées, la donne va changer durant l’été 2020. Impactée par la crise du coronavirus, la planète football est à l’arrêt depuis plus d’un mois. Alors que le calendrier de la fin de saison doit être reprogrammé, le Mercato d’été arrive à grands pas. Et pour la première fois, une dévaluation de la valeur des joueurs est attendue sur le marché. Dans un climat de prudence, il y aura vraisemblablement aussi moins de transferts payants. En coulisse, la crise risque de provoquer une vague de faillites des plus petits clubs. Entretien avec Raffaele Poli, responsable de l'Observatoire du football CIES à Neuchâtel.

En mars dernier, au tout début de la pandémie, le CIES avait estimé dans une étude une baisse de près d'un tiers (28%) de la valeur de transfert des joueurs des cinq grands championnats européens. Etant donné que la crise se prolonge pour le football, jusqu’où cette dépréciation peut-elle aller?
Ce scénario de baisse de valeur de transferts a été estimé jusqu’à fin juin. Evidemment, cette dépréciation serait de plus grande envergure si cette crise venait à se prolonger au-delà de l’été 2020. Cela dit, ce phénomène n’affecte pas tous les joueurs de la même manière. Par exemple, plus on s’approche du terme de leur contrat, plus la dévaluation sera forte. De même pour les joueurs plus âgés.

À l’échelle du big-5, les investissements en indemnités de transfert sont passés de 1,5 milliard d’euros en 2010 à un nouveau record de 6,6 milliards d’euros en 2019 (+340%). Comment le marché des transferts va-t-il évoluer?
Le marché des transferts en 2020 risque bien de rentrer dans l’histoire comme le premier qui connaîtra une déflation importante. Depuis 2010, le marché a connu jusqu’ici une inflation galopante. Depuis 2015, les prix pour des joueurs aux caractéristiques similaires ont doublé.
En plus des prix, le volume des transferts risque fort de diminuer. Dans un climat de prudence, il y aura vraisemblablement moins de transferts payants.

Le politicien Daniel Cohn-Bendit a estimé cette semaine que le prix d’une star comme Kylian Mbappé risque une énorme chute. Il a parlé d’un montant de 30 à 40 millions d’euros, «seulement». (Alors que vous l’évaluez à un peu moins de 250 millions). Qu’en pensez-vous ? Est-ce réaliste?
Le prix des stars ne sera pas impacté autant que celui des autres. Tout simplement du fait qu’elles sont recrutées par les grands clubs qui possèdent les ressources nécessaires pour faire face à cette crise. C’est pourquoi, si Mbappé doit partir au Real Madrid cette année, il ne partira pas pour moins de 250 millions d’euros. Par contre, la probabilité qu’un tel transfert ait lieu dans le contexte actuel est bien plus faible que si le Covid-19 n’était pas passé par là.

Vous semblez assez confiants pour les grands clubs européens. Néanmoins, d’après une étude du cabinet KPMG, un arrêt définitif des cinq grands championnats engendrerait de grosses pertes. On parle tout de même de 3,4 à 3,95 milliards d'euros.
Dans le monde, il y a très peu de grands clubs. Ces élites possèdent une notoriété, une marque tellement forte qu’ils vont quand même pouvoir se relever, même en cas d’endettement. L’emprunt représentera au final un petit pourcentage de leur chiffre d’affaires. Ce qui n’est évidemment pas le cas dans les petits clubs.

Au final, est-ce que la crise va permettre de redistribuer les cartes entre les grands clubs et les autres?
Je ne pense pas. Au contraire, il y aura une consolidation du pouvoir des mastodontes européens. De manière générale, si les prix des joueurs baissent, cela favorise l’acheteur plutôt que le vendeur. Les grands clubs vont en effet profiter de cette crise pour recruter des joueurs meilleurs marchés et renforcer leur effectif au détriment des autres.  Pour les moyens et petits clubs, la situation actuelle va provoquer une crise de liquidités. Ils ont à la fois des propriétés moins solides financièrement et ils auront plus de peine que jamais à équilibrer leurs comptes grâce au marché des transferts. Si celui-ci est dévalué, leur revenu le sera également. Des faillites vont probablement intervenir.

Vous parlez de faillites de petits et moyens clubs. Qu’en est-il de la situation en Suisse?
Je ne connais pas la situation précise des clubs, mais il n’a pas fallu attendre le coronavirus pour voir des faillites de clubs romands. À l’heure actuelle, avec toutes les incertitudes qui planent sur la reprise des championnats et celle de l’économie plus en général, rien n’est donc à exclure.






 
 

AGEFI



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