Pas de hausse des taux d’intérêt en vue

mercredi, 19.12.2018

Philippe G. Müller*

Philippe G. Müller

Même si la Banque nationale devait ramener les taux directeurs dans le secteur positif, il ne faut pas compter sur une remontée rapide des taux sur l’épargne et les avoirs à vue.

Depuis 2015, les taux d'intérêt sur les avoirs d'épargne et les dépôts à vue restent proches de zéro. Les investisseurs privés fortunés, la clientèle commerciale et les investisseurs institutionnels – notamment les caisses de pension – doivent même s'acquitter d'intérêts négatifs ou de taxes sur leurs avoirs. Cette rémunération nulle ou négative de l'épargne et des dépôts à vue résulte de la politique monétaire de la Banque nationale suisse (BNS) qui, depuis décembre 2014, fixe des taux directeurs négatifs.

A l'heure actuelle, rien ou presque ne laisse penser que la BNS modifiera bientôt sa politique monétaire à court terme. Bien au contraire, les risques politiques et conjoncturels devraient la conforter dans son attitude prudente: il s’agit notamment du conflit commercial qui couve entre les Etats-Unis et la Chine, des incertitudes liées à la politique budgétaire du gouvernement italien et du ralentissement de l'économie européenne.

Les risques politiques ont à nouveau renforcé le franc suisse. Alors que le taux de change EURCHF était encore à 1,20 fin avril, il fluctue depuis quelques mois entre 1,12 et 1,15. UBS prévoit une première hausse des taux d'intérêt de la BNS, de -0,75% à -0,5%, à la fin de l'année 2019. Compte tenu de sa circonspection, la BNS attendra probablement que la Banque centrale européenne (BCE) ait procédé à la première hausse de ses propres taux.

Ce n'est qu'ainsi que la BNS pourra relever en douceur ses intérêts sans réduire l'écart entre les taux du marché monétaire en euros et en francs, et risquer ainsi une appréciation du franc. On n’attend qu'une normalisation mesurée de la politique monétaire de la BCE. C'est pourquoi les taux directeurs suisses ne devraient pas redevenir positifs avant le deuxième semestre 2020. Les taux d'intérêt sur les crédits et les dépôts devraient donc eux aussi rester stables autour de leur niveau actuel.

Après 2020, l'évolution dépendra de la rapidité avec laquelle la BNS relèvera ses taux directeurs. Lors des deux cycles précédents, elle a relevé à chaque fois ses taux de 2,5 points de pourcentage: ils pourraient alors grimper jusqu'à 1,75%. Il est cependant très probable que ce cycle de hausse des taux sera moins brusque que les deux derniers.

En effet, l'évolution de l'inflation et des salaires en Suisse – comme dans toute l'Europe – est plus faible qu'au début du millénaire. De plus, la reprise mondiale dure depuis près de dix ans et se trouve déjà dans une phase assez tardive du redressement conjoncturel. Ces arguments suggèrent que les taux directeurs se situeront entre 0,5 et 1,5% après 2020. Ils devraient donc rester à un niveau très bas au cours des prochaines années.

Même si la Banque nationale renoue avec des taux directeurs positifs, il ne faut pas s'attendre à une hausse rapide des intérêts sur les avoirs d'épargne et les dépôts à vue. Lors des deux derniers cycles, un relèvement des taux directeurs de 2,5 points de pourcentage a entraîné une hausse des intérêts d'épargne de 0,5 point.

Les crédits hypothécaires présentent en général une rémunération fixe sur plus d'un an. Le rendement moyen pour les banques ne s'améliore donc que lentement en cas de hausse des taux d'intérêt. Vient s'y ajouter, pour ce cycle, un durcissement des exigences en matière de fonds propres, qui augmente pour les banques le coût des opérations d'intérêt. Par conséquent, les intérêts sur les avoirs d'épargne et les dépôts à vue ne devraient donc guère dépasser 0,5% – tout au plus – ces prochaines années.

La clientèle commerciale et les investisseurs institutionnels devraient, quant à eux, attendre encore plus longtemps le retour d'une rémunération positive. Compte tenu des prescriptions en matière de liquidité, les intérêts sont pour ces groupes d'investisseurs plus fortement liés aux taux du marché monétaire (plus bas que les intérêts hypothécaires). Même si la BNS relève son taux directeur à 0%, les banques devraient continuer à facturer des frais sur ces avoirs, en raison des coûts du capital.

Même après un relèvement des taux directeurs de la BNS, les perspectives pour les investisseurs demeureront donc insatisfaisantes. En revanche, les preneurs de crédit profiteront toujours du niveau peu élevé des intérêts. Les taux directeurs historiquement minimes signifient que les taux du marché des capitaux resteront, jusqu'à nouvel ordre, nettement inférieurs à 2%. De ce fait, les intérêts sur le marché hypothécaire resteront eux aussi historiquement bas.

* Economiste responsable pour la Suisse romande, UBS






 
 

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