Pas de droit à polluer même pour les riches

dimanche, 02.02.2020

Jacques Neirynck *

Jacques Neirynck

L’Accord de Paris de 2015 visait à normaliser le «marché du carbone». Cette institution bizarre est typique de la politique internationale, qui imagine de fausses solutions aux véritables problèmes, pour qu’il ne soit pas dit que les débats n’ont eu aucun résultat.

 

Les diplomates ont comme tout le monde leur fierté: confrontés à une mission impossible, ils la modifient et réussissent. Alors que la seule réaction saine de la Conférence de Paris eût été de réduire au plus vite, partout où cela est possible, la production de CO2, les conférences internationales se sont ingéniées à créer un marché des droits à polluer. Les réductions d’émissions réalisées à l’étranger pourront être imputées à la réalisation de l’objectif dans le cadre de l’accord, pour autant qu’elles respectent l’intégrité de l’environnement, qu’elles contribuent au développement durable et qu’elles ne donnent pas lieu à un double comptage

La «compensation» fonctionne comme suit. A chaque pollueur, une centrale à charbon par exemple, un quota de pollution est attribué. S’il est dépassé, une taxe de 100 Euros par tonne de carbone émise en trop est appliquée, sauf si l’entreprise polluante achète des droits de polluer à une autre entreprise, qui ne les a pas tous utilisés.

Au départ en 2005, ce système n’a pas fonctionné du tout, car les quotas avaient été fixés trop haut: tout le monde pouvait continuer à polluer sans être imposé. En 2007, le prix de la tonne s’est donc effondré jusqu’à zéro. Après correction, il s’est depuis stabilisé aux alentours de 13 Euros.

En Suisse, les mesures d’économie déjà prises ont fait diminuer la consommation d’énergie par personne de près de 6% depuis 1990. Mais la population a simultanément cru de 20%. Au total, la consommation d’énergie du pays augmente au rythme de 0.5% par an. En achetant des droits à polluer, la Suisse «émet» théoriquement 10% de moins de gaz à effet de serre en 2016 qu’en 1990, mais en réalité elle en émet davantage. Elle n’atteindra pas l’objectif annoncé de -20% en 2020. Elle promet d’aboutir à un bilan neutre en 2050 par une politique du genre moitié-moitié: une réduction des émissions en Suisse et l’achat de permis de polluer à l’étranger pour le même montant.

Ce système de droits à polluer revient à attribuer à un pays riche le privilège de faire moins d’efforts que les autres, alors que les pays développés possèdent la capacité technique et financière de cesser complètement d’émettre, tandis que les pays en voie de développement ont besoin d’augmenter leur production d’énergie à bon marché, en polluant si nécessaire.

Un pays riche comme la Suisse a un devoir tout tracé: réduire l’émission de CO2 sur son territoire, c’est-à-dire ne plus importer à terme ni gaz, ni charbon, ni pétrole. On pourra plus tard raffiner en compensant vraiment l’énergie grise incluse dans les produits importés. Mais l’objectif initial est à la fois tellement évident et tellement inatteignable qu’il relève plus des éléments de langage que de la réalité. Dans le cadre réaliste de celle-ci, il n’y a aucun droit à polluer, même pour les riches.

* Professeur honoraire EPFL






 
 

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