Opinion: Déchiffrer un étrange contexte

lundi, 25.03.2019

Il y a certains moments où les questions sont plus importantes que les réponses. A l’issue d’un premier trimestre 2019 surprenant pour les marchés financiers à bien des égards, nous sommes confrontés à une telle situation.

François Savary*

François Savary, CIO, Prime Partners.

Il est vrai que, même si nous avons largement tiré profit de la reprise des cours des actifs risqués, celle-ci nous laisse avec une forme de scepticisme en raison d’une visibilité réduite sur le cycle économique, peut-être. Petite revue, non exhaustive, des interrogations qui nous animent.

L’Italie joue-t-elle avec le feu? On savait depuis longtemps que le gouvernement en place à Rome était capable des «plaisanteries des plus douteuses». Dans ce contexte, lire que l’Italie est encline à considérer sa participation au plan chinois de la nouvelle route de la soie n’est pas anodin, tant cette déclaration est de nature à mettre en lumière toutes les faiblesses de l’Europe dans la période récente.

Alors que E. Macron tente de relancer une vision pour le Vieux Continent, le geste de Rome apparaît comme un «coup de poignard dans le dos» à un projet européen qui semble de plus en plus à bout de souffle. Faut-il voir dans l’attitude italienne une stratégie de nature à peser sur les négociations intra-européennes sur la question du budget italien?

S’agit-il d’un développement plus dangereux qui démontre (une nouvelle fois) la désunion grandissante du Vieux Continent, déjà soumis aux affres du Brexit, à la «révolte» du groupe de Visegrad ou encore à la poussée des populismes de toutes sortes? L’Europe sera-t-elle capable de contenir l’initiative italienne pour la ramener à la raison et éviter l’entrée du cheval de Troie chinois dans le cœur économique de l’Union? 

D. Trump est-il prêt à jouer le dollar à la baisse? Après l’arme de la baisse des impôts - dont les effets sur la croissance commencent à s’essouffler et l’impact négatif sur les comptes extérieurs US à se concrétiser - et celle de la guerre commerciale, le Président américain commence à parler de la vigueur excessive du dollar.

S’agit-il d’un (des nombreux) propos intempestif du locataire de la Maison Blanche ou faut-il y voir l’ébauche du retour à la célèbre politique de l’Oncle Sam qui avait conduit un Secrétaire au Trésor à déclarer: «Le dollar notre monnaie, votre problème»? Un dollar plus faible ne serait pas une mauvaise chose pour les marchés financiers, en raison de son impact positif sur la liquidité disponible. Il y a cependant un élément qui pourrait perturber ce raisonnement et il faut le rechercher dans la politique commerciale des USA à l’encontre de la Chine. L’accord qui semble se dessiner entre Beijing et Washington pourrait impliquer un engagement chinois de ne pas jouer avec sa monnaie.

Est-ce à dire que dans l’esprit du président américain, le dollar est trop fort... contre l’euro, avant tout? La devise européenne va-t-elle être la victime de choix d’un accord sino-américain sur les changes, avec son lot de conséquences pour la conjoncture dans l’Union monétaire? Face à un tel risque, faut-il profiter de la vigueur des actions de la zone euro pour réduire l’exposition? 

Un rallye des bourses sans flux de fonds positifs peut-il durer? Un regard sur les statistiques EPFR est révélateur. A la mi-mars, les actions mondiales progressaient de plus de 11% lors que dans le même temps les flux de fonds laissaient apparaître des sorties de capitaux de plus de 31 milliards de dollars, principalement sous l’effet d’une poursuite des ventes des véhicules de placement actifs plus importantes que les achats de produits indiciels de type ETF.

En outre, les seules marchés actions des pays développés avaient vu les retraits atteindre 54 milliards de dollars depuis le 1er janvier, alors que les titres émergents connaissaient une collecte de plus de 20 milliards de dollars dans le même temps. Faut-il en conclure que les investissements dans les pays émergents deviennent d’autant plus vulnérables que la poussée sur les actions des économies développées résulte d’abord des phénomènes de rachats d’actions par les sociétés? Les bourses peuvent-elles poursuivre leur progression dans un contexte de flux négatifs? Certaines études tendent à démontrer que la performance des indices boursiers est historiquement «expliquée» pour 50% par des flux acheteurs.

Les années de hausse des indices et de flux vendeurs sur les actions sont rares depuis 2002, à l’image de 2012 et 2016. Sommes-nous rentrés dans un monde différent? Les règles d’hier sont-elles dépassées? A contrario, eu égard à la bonne performance des bourses depuis le 1er janvier, ne faut-il pas s’inquiéter d’autant plus de l’évolution défavorable des flux de fonds?  

La période est aux interrogations, d’autant plus légitimes que les performances sont bonnes et que l’on peut réfléchir de manière sereine. Il ne faut pas s’en priver! Des questionnements inutiles, selon vous? Publius Syrius a dit un jour «Toute question ne mérite pas réponse», personnellement je souhaiterais beaucoup avoir les réponses aux interrogations susmentionnées, ne serait-ce que pour tenter de prendre les bonnes décisions de placement pour les prochains mois.

* CIO, Prime Partners






 
 

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