Les marchés financiers aux soins intensifs

lundi, 23.03.2020

Obligataire. Les banques centrales font feu de tout bois pour endiguer de nombreux dysfonctionnements.

François Christen*

La propagation fulgurante de la pandémie à l’échelle mondiale entraîne les marchés financiers dans un cercle vicieux qui mobilise toutes les forces des banques centrales. Ces dernières ont multiplié les interventions pour alimenter le système financier en liquidités et pour contenir le mouvement de panique des investisseurs. Sans précédent, le tir de barrage opéré par la Réserve Fédérale, la BCE et d’autres banques centrales majeures n’a pas suffi pour empêcher une correction très sévère des actifs risquées, notamment des actions et des obligations d’entreprises, littéralement bradées par les épargnants.

L’agent pathogène apparu à Wuhan aura été fatal à la plus longue expansion que l’économie américaine a connue et au «bull market» concomitant des actions. Les pertes sont considérables et pourraient encore s’amplifier en réponse à la progression exponentielle de la pandémie dans les pays occidentaux où les autorités mettent en place de mesures de santé publique de plus en plus strictes avec des conséquences majeures pour l’activité. Le confinement bientôt imposé à 1 milliards d’habitants accentue le double choc d’offre et de demande qui conduira à un recul sévère de la production mondiale aux premier et deuxième trimestres 2020, voire au-delà si la pandémie n’est pas rapidement maîtrisée.

Longtemps dans le déni, les économistes sont désormais contraints de réviser des projections de croissance qui semblaient encore assez réjouissantes il y a trois semaines. A certains égards, les pronostics évoquant une contraction annualisée de l’économie américaine de 15 % (soit 3.5 % de baisse par rapport au trimestre précédent) paraissent encore trop optimistes. La chute de la production pourrait se révéler beaucoup plus dramatique. La consommation des ménages pourrait flancher de 25 % (non annualisé), le recul de l’investissement devrait se révéler encore plus sévère. La chute prévisible des exportations devrait être amplement compensée par celle des importations. En cette époque troublée, seules les dépenses gouvernementales devraient croître.

Primes de risque réalistes

Bien qu’il faille rester prudent, on observe désormais des primes de risque beaucoup plus généreuses et réalistes sur les marchés financiers. Le temps des illusions ainsi que de l’insouciance qui prévalait jusqu’à mi-février est révolu et les investisseurs sont désormais beaucoup mieux rémunérés pour s’exposer à des risques considérables et encore difficiles à évaluer. Malgré ce constat, les achats opportunistes ne sont toujours pas recommandés, à moins d’avoir abordé cette crise dans une posture très défensive. 

Sur les marchés obligataires, la Réserve fédérale a réussi à rétablir la stabilité des emprunts du Trésor au prix d’achats massifs. Le Wall Street Journal révélait jeudi soir que plus de la moitié des achats annoncés dimanche passé (500 milliards) avait déjà été opérés, ce qui préfigurait une extension du programment d’assouplissement quantitatif dans un proche avenir. De fait, la nouvelle est tombée hier, peu avant l’ouverture de Wall Street: la Réserve fédérale vient d’inventer l’assouplissement quantitatif illimité. En d’autres termes, la banque centrale est prête à acheter autant d’emprunts du Trésor ainsi que d’emprunts adossés à des hypothèques (MBS) que nécessaires pour répondre à cette crise sans précédent.

Dans le même esprit, la BCE a annoncé jeudi matin des achats d’actifs totalisant 750 milliards d’euros, une semaine après avoir déçu en proposant des mesures jugées insuffisantes. La Banque d’Angleterre, qui a réduit son taux de base à 0.1 %, procédera à des achats chiffrés à 200 milliards de livres sterling. Ces mesures ont produit des effets tangibles sur les obligations gouvernementales malmenées, mais elles n’ont pas suffi à rétablir la confiance sur les segments plus risqués du marché des capitaux. 

Les obligations d’entreprises ont passablement souffert la semaine passée. Les emprunts au bénéfice de rating «Investment Grade» (BBB et mieux) affichent un recul de près de 10 % depuis le début de l’année tandis que les primes de risque dépassent désormais 330 points de base (OAS-gov, indice global large cap Bank of Americy ML). Depuis le plus début de l’année, le repli du segment «High Yield» approche 20 %, avec des spreads moyens qui ont atteint 1’038 points de base (indice Global high yield BoA ML).

Pénurie de dollars US

Des dysfonctionnements ont aussi émergé sur le marché des changes, où on observe une inquiétante «pénurie» de dollars américains qui affecte les pays émergents. Pour répondre à ces tensions, la Réserve fédérale a relancé, puis amplifié, un programme qui permet à de nombreuses autres banques centrales d’accorder des prêts en dollars US à leurs banques. Les mesures annoncées hier par la Fed, d’une ampleur à peine imaginable, visent à empêcher une crise financière majeure consécutive à une crise sanitaire qui semble devoir empirer avant que les mesures drastiques progressivement mises en place dans le monde ne portent leurs fruits. En bref, le rétablissement des primes de risque et l’évolution alarmante de la pandémie hors de Chine placent les investisseurs face à un dilemme épineux: il semble trop tard pour «sortir» des actifs risqués, mais aussi trop tôt pour y «entrer».

* Banque Profil de Gestion à Genève






 
 

AGEFI



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