Les marchés se projettent au-delà du Covid-19

mercredi, 22.04.2020

Obligataire. Le scénario du pire n’est toutefois jamais certain. Mais en misant sur une sortie de crise rapide, les investisseurs s’exposent à un risque de déception.

François Christen*

«Le plus dur dans le confinement, c’est la première année...» La boutade circulant sur les réseaux sociaux n’est pas sans résonnance pour les économistes et les investisseurs qui spéculent sur la durée de la crise sanitaire et ses répercussions sur l’économie et les marchés financiers. Elle a le mérite de calmer les ardeurs de tous ceux qui misent aujourd’hui sur un retour à la normale dans un avenir proche. Certes, plusieurs pays ont ébauché une stratégie de sortie qui prévoit d’assouplir, progressivement, les régimes de confinement plus ou moins drastiques mis en œuvre pour endiguer la pandémie de Covid-19.

Après la Chine, quelques pays d’Europe (Autriche, Danemark en première ligne) ont déjà commencé à «déconfiner». L’Allemagne s’apprête à autoriser la réouverture de ses petits commerces et de ses écoles. La France a également évoqué une reprise des cours à partir du 11 mai, une date aussi retenue par la Suisse qui a présenté un programme d’assouplissement échelonné entre le 27 avril et le 8 juin (pour une ouverture de l’ensemble des commerces et écoles secondaires/professionnelles). Ce plan de route doit toutefois être pris avec des pincettes (et un masque...), car il pourrait être révisé au gré de l’évolution de l’épidémie.

Il faudra suivre attentivement les tendances épidémiologiques suite aux première mesures d’assouplissement en Suisse et à l’étranger. Un redressement des courbes d’infection, d’hospitalisation et de décès pourrait tout remettre en question. Il semble aujourd’hui prématuré de crier victoire alors que la pandémie continue à s’étendre dans la plupart des pays, y compris dans certaines régions d’Asie, comme le Japon ou Singapour, qui semblaient avoir contrôlé sa propagation.

Le scénario du pire n’est toutefois jamais certain et il est permis d’adhérer, partiellement, à l’optimisme qui s’exprime sur les marchés financiers. Enchaînant une deuxième semaine consécutive de hausse, les actions américaines ont réalisé leur meilleure quinzaine depuis les années trente alors que les indicateurs économiques mettent en lumière une récession sévère (chute de 8.7 % des ventes au détail en mars, recul brutal de l’indice NAHB en avril) et une augmentation dramatique du chômage (22 millions de postes annihilés en quatre semaines selon la statistique hebdomadaire de demandes d’indemnité de chômage).

Parallèlement au redressement rapide des actions, les primes de risque de crédit poursuivent une décrue spectaculaire qui a conduit le «spread» moyen des emprunts d’entreprises aux environs de 2.2 % pour la catégorie «Investment Grade» et à 7.7 % sur le segment plus spéculatif des emprunts «High Yield». Alors que les actifs risqués se portent bien, les valeurs-refuge ne déméritent pas: le rendement du T-Note US à dix ans a légèrement fléchi pour s’établir aux environs de 0.65 %, en repli de 12 points de base par rapport à la semaine passée.

Certains observateurs ont perçu une contradiction entre l’optimisme des investisseurs en actions et le pessimisme des investisseurs en obligations. Ce paradoxe s’explique par l’activisme de la Réserve fédérale qui intervient massivement sur le marché des emprunts du Trésor et qui «brouille» les signaux émis pour la structure des taux d’intérêt en dollars US. Sur les marchés financiers, les dés sont pipés, pour la bonne cause: éviter une aggravation de la crise causée par un assèchement du crédit.

Dans cet environnement, il n’est pas recommandé de s’opposer à la banque centrale. Le vieil adage «Don’t fight the Fed» reste valable, bien que Wall Street ne soit pas loin d’afficher une exubérance justifiant des «prises de profits». En bref, le moment semble adéquat pour rééquilibrer les portefeuilles dans un sens plus défensif, mais pas pour placer un pari «baissier» agressif... ce qui a déjà été fait par de nombreux acteurs selon un article de Wall Street Journal qui relevait, ce week-end, un nombre extraordinairement élevé de «ventes à découvert» de fonds répliquant l’indice S&P 500.

En Europe, le rendement du «Bund» allemand à dix ans affiche une baisse d’une dizaine de points de base pour s’établir aux environs de -0.45 %. Sans surprise, l’actualité économique est sombre: la Banque de France estime que le PIB français pourrait se contracter de 8 % en 2020. Un mois de confinement amputerait le PIB annuel entre 2 et 3 points de pourcentage. Un allègement des mesures réduira l’impact sur la croissance, mais il semble hasardeux de miser sur une reprise tranchée au troisième trimestre. De nombreux secteurs resteront sous pression durant l’été, même si l’épidémie est contrôlée. Dans cette perspective, les marchés financiers portés par l’activisme des banques centrales et par le relâchement de la discipline budgétaire paraissent encore vulnérables.

** Banque Profil de Gestion à Genève






 
 

AGEFI



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