«Tariff Man» frappe encore et vient gâcher la fête

lundi, 10.12.2018

Obligataire. L’antagonisme Chine-USA empoisonne les marchés, malgré le virage rhétorique amorcé par la Fed.

François Christen*

Les temps sont durs pour les adeptes de la «saisonalité» qui ont misé sur un rally de fin d’année. Le départ euphorique, lundi passé, a rapidement fait place aux doutes et à un mouvement de repli vers des actifs réputés sûrs. Deux faits marquants avaient alimenté le redressement des bourses et une décrue des taux d’intérêt: le changement de ton de la Réserve Fédérale et l’annonce d’une trêve dans le conflit commercial opposant la Chine aux Etats-Unis.

Les propos apaisants – «dovish» en jargon financier – tenus par Jerome Powell ont rassuré les investisseurs. La Réserve Fédérale n’est pas insensible aux symptômes de ralentissement qui ont commencé à se manifester globalement et elle pourrait prochainement interrompre le cycle trimestriel de relèvements du taux d’intérêt des «Fed funds». Vendredi, une fuite orchestrée vers le Wall Street Journal confirmait le changement de posture de la banque centrale qui devrait focaliser son attention sur les indicateurs à venir et interrompre son action si les circonstances le justifient. Cette nouvelle ne constitue pas un scoop majeur, mais traduit une prudence accrue de la part de la Réserve Fédérale.

Des propos apaisants

Ces signaux ne remettent vraisemblablement pas en question le relèvement du taux d’intérêt d’un quart de pourcent, entre 2,25 et 2,5%, la semaine prochaine mais ils pourraient néanmoins annoncer une révision à la baisse des projections de taux d’intérêt pour 2019 et 2020. Wall Street risque d’être ébranlé si les responsables de la Réserve Fédérale devaient réaffirmer les prévisions dévoilées en septembre. On peut décemment espérer un taux des «Fed funds» projeté aux environs de 2,9% à fin 2019 (contre 3,1% en septembre) et des propos apaisants de Jerome Powell en conférence de presse. La réalisation de ce pronostic n’est toutefois pas assurée. Un banquier central orthodoxe, focalisé sur les indicateurs et peu sensible aux doléances de Wall Street, pourrait s’en tenir au plan de route dévoilé en septembre en se référant à des développements conjoncturels souriants.

Les indices ISM traduisent un renforcement de l’activité aussi bien dans le secteur manufacturier (59,3 en novembre après 57,7 en octobre) que dans les autres secteurs (60,7 après 60,3). La confiance des consommateurs se maintient à un niveau élevé (indice de l’Université de Michigan inchangé à 97,5), grâce à un marché du travail porteur. Le rapport de l’emploi publié vendredi passé confirme la robustesse de l’embauche (155.000 créations de postes en novembre, après 237.000 en octobre). Inchangé à 3,7%, le taux de chômage devrait encore fléchir au cours des prochains mois, ce qui pourrait générer une accélération de l’inflation salariale qui a déjà commencé à se manifester: le salaire horaire moyen affiche une progression annuelle de 3,1%, au plus haut depuis la récession de 2008/09.

Les effets de la trêve de 90 jours dans le conflit qui oppose les Etats-Unis à la Chine ont été de courte durée, par la faute d’un certain Donald Trump. Toujours aussi inspiré, le Président s’est fendu d’un «tweet» où il se qualifie de «Tariff Man» et justifie ses interventions protectionnistes avec des accents nationalistes. Pour envenimer ce dossier épineux, l’arrestation au Canada de la CFO de Huawei intervient au pire moment. Le géant de la technologie chinoise, emblématique de la montée en puissance de la Chine, inquiète les Etats-Unis à plus d’un titre, notamment dans la perspective des investissements requis par les normes «5G».

Turbulences douloureuses

Les craintes suscitées par l’antagonisme entre les Etats-Unis et la Chine ont provoqué de fortes turbulences sur les marchés boursiers, malgré les signaux apaisants émis par la Réserve Fédérale. Ce cocktail a favorisé une détente marquée des taux d’intérêt en dollars US qui a conduit le rendement du «T-Note» à 2,85%! Ce reflux, encore plus prononcé que celui du T-Note à deux ans, implique un aplatissement de la courbe des rendements. Avec 13 points de base d’écart entre les rendements à deux et à dix ans, nous ne sommes plus très loin de l’inversion qui pourrait préfigurer une récession.

En Europe, la détente des taux d’intérêt en euros est moins marquée même si les turbulences boursières sont aussi douloureuses qu’aux Etats-Unis. Logiquement, le changement de posture de la Fed a produit plus d’effets outre-Atlantique. Le rendement du «Bund» allemand à dix ans est néanmoins retombé à 0,25%, alors que le creusement des «spreads» infligés à l’Italie ont conduit le rendement du «BTP» aux environs de 3,15%. L’actualité conjoncturelle européenne présente peu de relief. Après révision, l’érosion des PMIs s’est révélée moins prononcée que précédemment estimée: le niveau actuel des indices traduit une expansion tiède aussi bien du côté manufacturier que du côté des services (respectivement 51,8 et 53,4 pour des indices centrés sur 50). Le timide redressement des commandes à l’industrie en Allemagne est rassurant, sans plus. Le refroidissement observé au troisième trimestre n’a pas encore donné lieu à une reprise probante. Les gouverneurs de la BCE devraient se montrer sensibles au tassement de la croissance et à l’insatisfaction sociale qui s’exprime dans les urnes – et dans les rues françaises – en réaffirmant jeudi leur volonté de poursuivre une politique stimulante même si le programme d’achats d’actifs arrive à son terme en fin d’année.

Sous pression

Au Royaume-Uni, on relève une chute du PMI des services à 50,4. L’incertitude ambiante quant au «Brexit» entrave la marche des affaires. Un rejet parlementaire de l’accord négocié par le gouvernement, qui semble probable, pourrait avoir de graves conséquences pour l’économie britannique et contraindre la Banque d’Angleterre à reconsidérer ses projets de normalisation. En Suisse, les rendements sont sous pression, en phase avec l’Allemagne. L’inflation demeure contenue (0,9% annuel; 0,2% hors énergie et alimentation). Ces chiffres, et la contraction du PIB helvétique au troisième trimestre, devraient conforter la BNS dans un immobilisme qui se prolonge depuis 2015!

*Banque Profil de Gestion SA à Genève






 
 

AGEFI



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