Pas d’euphorie face aux émissions records

lundi, 07.10.2019

Obligataire. Au-delà des chiffres vertigineux, un œil plus attentif remarque que pourtant quelques oreilles se dressent.

Catherine Reichlin*

Catherine Reichlin.

La sagesse populaire l’affirme: ventre affamé n’a pas d’oreille. Depuis quelques semaines, les chiffres témoignent d’une recrudescence de la voracité pour les nouvelles émissions d’entreprises: 308 milliards de dollars ont été émis en septembre à travers le monde, dépassant pour la première fois la barre des 300 milliards!
Au-delà de ces chiffres vertigineux, un œil plus attentif remarque que pourtant quelques oreilles se dressent. Certains émetteurs rencontrent en effet des difficultés à recueillir suffisamment d’intérêts, au point de même devoir temporairement renoncer à leurs projets d’émission. Cathay Pacific, compagnie aérienne basée à Hong Kong, s’est frottée à la réticence du marché. Depuis 1996, alors que Hong Kong était encore un territoire britannique, l’émetteur ne s’était plus financé avec des obligations en dollars. Après 23 ans d’absence, et alors que l’instabilité perdure à Hong Kong, la compagnie a annoncé le 23 septembre son intention d’émettre en dollar pour financer l’acquisition de HK Express. Le choix du timing n’était sans doute pas optimal et peut-être aussi que les conditions envisagées par l’émetteur n’étaient pas suffisantes. Reste qu’après deux semaines, l’emprunt n’a pas vu le jour à un moment où d’autres bouclent en moins d’une heure leurs émissions.
Dans un contexte de craintes de ralentissement conjoncturel mondial, de guerre commerciale et d’instabilité locale persistante, il était ambitieux de se lancer en tablant sur la fièvre acheteuse des marchés pour les nouvelles émissions. A cela s’ajoute des facteurs spécifiques dont le manque de transparence de la société sur les perspectives au 2e semestre et un ralentissement avéré de l’activité qui se traduit notamment par la baisse du trafic et du taux d’occupation. Pour terminer, Cathay n’a pas de rating officiel et n’a pas l’intention d’en demander un.
Plus près de nous, Trafigura, courtier et transporteur de matières premières basé à Genève, est péniblement parvenu à émettre un emprunt de seulement 55 millions de francs à 5 ans. Durant la même semaine, d’autres comme Sonova ou FCA Capital ont levé les montants souhaités sur des niveaux serrés et dans l’heure... Trafigura a pour sa part dû attendre près de deux jours pour réunir ce faible montant. Peut-être que l’entreprise cyclique s’était montrée trop gourmande. D’autres avancent encore que les investisseurs deviennent toujours davantage sensibles aux questions environnementales.
Quoiqu’il en soit, l’appétit reste d’actualité mais cette sélectivité accrue est saine et pourrait encore croître au vu d’autres signaux peu favorables. Le marché secondaire reste par exemple bien orienté pour l’achat d’émissions récentes. Et finalement, si la performance obligataire depuis le début de l’année est toujours positive, c’est en grande partie grâce à l’effet de taux. Les primes de risques se sont pour leur part écartées, voire fortement pour les qualités de crédit les plus basses. Le soutien offert par l’effet taux s’estompe et chaque rallye est moins fort que le précédent, niveaux de rendement oblige.
Au vu du contexte, ces oreilles qui se dressent sont salutaires et devraient marquer le début d’une tendance annonciatrice d’un ralentissement des nouvelles émissions pour le dernier trimestre de l’année.

* Responsable Recherche Financière, Mirabaud & Cie






 
 

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