La première dépanneuse spatiale sera Suisse

mercredi, 11.12.2019

Muriel Richard-Noca du centre spatial eSpace donnera ce mercredi une conférence dans le cadre du SwissnexDay’19. Cette dernière travaille depuis des années sur la question des débris spatiaux et a cofondé ClearSpace. La start-up vient d’être choisie pour piloter une opération de désorbitation inédite: un cap historique.

Sophie Marenne

Le satellite en forme de grappin de ClearSpace captera ce morceau conique du lanceur européen Vega en 2025. (EPFL, J.Caillet)

Dans l’infinité de l’espace flotte l’étage supérieur d’un lanceur européen Vega. En 2013, il a accompli sa tâche en plaçant plusieurs satellites en orbite. Depuis lors, ce nez de fusée conique, pesant plus d’une centaine de kilos, erre à 700 kilomètres d'altitude. Mais plus pour très longtemps: l’Agence spatiale européenne (ESA) a décidé que cet objet inactif serait «ramassé» en 2025. Un satellite en forme de grappin à quatre bras robotisés viendra embrasser en douceur le reste du lanceur. Le but: le faire dévier de sa trajectoire afin qu’il se dirige vers l’atmosphère terrestre où il se désintégrera. Aux manettes de cette opération de désorbitation inédite: l’entreprise suisse ClearSpace SA, créée début 2018.

Limiter la prolifération des débris spatiaux

La start-up prendra la tête d’un consortium international et pilotera le programme ADRIOS – pour Active Debris Removal/In-Orbit Servicing – soutenu par huit pays membres de l’ESA et doté d’un budget dépassant les 100 millions d’euros.

«La technologie privilégiée par ClearSpace – capter les déchets en les entourant – a pour avantage de limiter la multiplication exponentielle des débris dans le cosmos. En effet, dès qu’il y a collision ou explosion dans l’espace, les éléments se désagrègent en une multitude de pièces. Celles-ci s’entrechoquent à leur tour par effet boule de neige. D’où l’urgence de proposer des solutions efficaces», indique Muriel Richard-Noca, cofondatrice de ce spin-off de l'Ecole polytechnique fédérale de Lausanne (EPFL). Cette ingénieure spatiale du centre eSpace sera l’une des oratrices du SwissnexDay’19 car la question des débris spatiaux sera l’un des thèmes centraux de l’après-midi de conférences. (Voir ici)

De CleanSpace à ClearSpace

Après avoir travaillé durant douze ans au sein de l’Agence spatiale américaine (Nasa), Muriel Richard-Noca a été cheffe de projet du nano-satellite SwissCube. Ce tout premier satellite suisse a été conçu par des étudiants et lancé en 2009. Or, depuis 2012, elle planche sur une façon de le décrocher. «C’est ainsi qu’est née l’initiative CleanSpace One qui visait le développement de technologies d’approche et de capture de débris en environnement spatial. Elle a été mis en pause depuis l’an dernier afin de nous permettre de répondre à l’appel d’offre de l’ESA pour le programme Adrios.»

Dans cette course à la bourse, ils étaient treize sur la ligne de départ. Les concurrents de la start-up helvétique étaient, entre autres, des géants de l’industrie européenne comme Thales ou Airbus. «Nous étions définitivement l’outsider de la sélection», raconte Muriel Richard-Noca qui ne s’attendait pas, à l’origine, à remporter ce marché. La nouvelle a été confirmée lors de conférence ministérielle Space19+ qui s’est déroulée fin novembre, à Séville. «Nous avons pu compter sur le soutien de la Confédération qui est en train de se démarquer par son expertise en robotique spatiale», salue la chargée de cours.

«La problématique des déchets spatiaux n’a jamais encore été adressée aujourd’hui», ajoute-t-elle en soulignant la position pionnière de l’ESA en la matière. L’organisation européenne est la première à mettre sur pied une mission de désorbitation d’un de ses propres objets devenus obsolètes: un cap historique.

Un modèle commercial en ligne de mire

Au vu du caractère tout à fait exceptionnel d’Adrios, l’équipe de ClearSpace ne craint-elle pas le chômage une fois ce premier service effectué? «Loin de là. Depuis 2016, les annonces de lancement de constellations de satellites commerciaux se succèdent. Les opérateurs de ces nuées utiliseront des zones basses encore peu exploitées et chercheront à les garder propres. Or, la fiabilité de ces appareils n’est jamais 100% sûre. Certains tomberont en panne, d’autres seront inopérables après leur mission. Nous offrirons la dépanneuse spatiale qui les désorbitera», explique-t-elle. A long terme, ClearSpace espère même pouvoir récupérer ces morceaux de vaisseaux et de satellites. «Imaginez, d’ici une vingtaine d’années, nous pourrons sans doute entrainer ces débris vers des stations de recyclage afin d’en réutiliser les matériaux», prédit la cofondatrice.
  
L’autre élément qui jouera en faveur du modèle d’affaires de la jeune entreprise est le rôle des Etats. En effet, selon un cadre légal en place depuis la fin des années soixante, chaque objet présent dans l’espace tombe sous la responsabilité du pays lanceur. «Les gouvernements ont donc tout intérêt à faire de la prévention en obligeant les opérateurs commerciaux à prévoir un plan de désorbitage pour tout appareil spatial, avant même que celui-ci soit lancé. C’est là que notre dépanneuse interviendra.» D’une taille d’une dizaine de collaborateurs aujourd’hui, la compagnie est vouée à grandir très rapidement.






 
 

AGEFI




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