Mettre un terme à la faim dans le monde

mardi, 19.05.2020

Marie Owens Thomsen*

Marie Owens Thomsen

L’économiste britannique Thomas Robert Malthus théorisait, en 1798, que la population mondiale allait croître plus rapidement que la production de nourriture, ce qui entraînerait une crise alimentaire. Aujourd’hui il y a bien une crise, mais elle est d’un autre type.

Depuis 1970, la production alimentaire a presque triplé, alors que la population a doublé. Dans le monde, le pourcentage de personnes qui ne mangent pas à leur faim est passé de 36% il y a 30 ans à environ 10% actuellement. Les exportations d’aliments sont six fois plus élevées aujourd’hui qu’à l’époque, et 80% de la population mondiale se nourrit au moins partiellement d’aliments produits dans un autre pays. Malheureusement, la pandémie de Covid-19 augmentera l’insécurité alimentaire aiguë mettant davantage en péril les populations  les plus vulnérables. De  135 millions de personnes impactées avant la crise, ce sont 265 millions qui devraient en souffrir à la fin de cette année. 

Consommer des aliments cultivés ou fabriqués localement a du sens. Penser que nous devons limiter notre consommation à la production locale n’en a pas. Il faut savoir que 53% des céréales consommées dans les pays émergents sont cultivés dans des pays matures, selon l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO). Les céréales représentent 42,5% des calories alimentaires consommés dans le monde aujourd’hui, et 37% de nos protéines. Avec ce seul exemple, on comprend que l’autarcie alimentaire n’est pas une option – l’interdépendance est notre seule voie vers la sécurité alimentaire. 

La crise de 2008 n’était pas uniquement financière. Des récoltes sinistrées et des prix de l’énergie élevés ont entraîné une poussée des prix des denrées alimentaires. Des gouvernements ont imposé des restrictions à l’exportations des aliments, contribuant ainsi à la crise alimentaire la plus importante depuis les années 1970. Fort heureusement, le protectionnisme alimentaire n’est pas, encore, au rendez-vous car seul 5% des exportations alimentaires font actuellement l’objet de limitations, contre 19% en 2007-2008. Ceci dit, les Etats-Unis ont mené leur guerre commerciale en partie sur ce front (soja, fromage), et l’Union européenne impose des tarifs douaniers sur ses importations alimentaires qui sont quatre fois supérieures à celles levées sur d’autres types d’importations. 

A cela vient s’ajouter la macro-économie de la pandémie. Nombreuses sont les devises qui se sont affaiblies contre le dollar américain cette année, de la roupie indienne qui a perdu 6% au réal brésilien qui s’est déprécié de 30%. Les prix d’importations d’aliments se sont renchéris d’autant dans ces pays. En outre, dans la mesure où ces pays sont des exportateurs de matières premières, dont les prix ont été sinistrés par la pandémie, leur capacité de financer les importations est également amoindrie. 

Le débat actuel qui porte sur les produits ayant un intérêt stratégique– dont certains produits agricoles – devrait s’articuler autrement que dans l’intérêt national. L’alimentation est effectivement essentielle, pour le monde dans son ensemble. Sa commercialisation devrait être dépourvue d’action politique, de restrictions, et de protectionnisme. Les gouvernements devraient limiter leurs interventions à veiller au bon fonctionnement du marché et de la sécurité alimentaire, et à promouvoir la concurrence. Cela comprend également l’organisation des migrations. Les Etats-Unis et l’Europe auraient besoin d’un million de migrants cette année pour leur récolte. Sans eux, mettre un terme à la faim dans le monde sera encore plus difficile.

* Global Head of Economic and Investment Research, Indosuez Wealth Management 






 
 

AGEFI



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