Manipulation de devise ou d’analyse?

mardi, 21.01.2020

Marie Owens Thomsen*

Marie Owens Thomsen.

Le Trésor américain analyse les politiques macroéconomique et des taux de change de 20 des partenaires commerciaux des Etats-Unis. Le dernier rapport publie publié le 13 janvier ne qualifie aucun pays de manipulateur de devise, mais 10 pays ont été placés sur la liste de surveillance: la Chine, l’Allemagne, l’Irlande, l’Italie, le Japon, la Corée du Sud, le Malaisie, Singapour, la Suisse et le Vietnam.
Le but de ce rapport est de promouvoir les libre-échanges (sic), et d’établir des pratiques de réciprocité dans ces échanges. Tout avantage compétitif jugé injuste pourrait faire l’objet de sanctions ou d’autres contre-mesures de la part des Etats-Unis. Cette menace implicite fait de ce rapport un évènement important, malgré les limites de l’analyse qu’il comprend.
Trois critères déterminent la qualification d’un manipulateur potentiel: 1) un surplus bilatéral de la balance commerciale d’au moins 20 milliards de dollars, 2) un surplus sur le compte courant d’au moins 2% du PIB, et 3) des interventions persistantes et unilatérales dans les marchés de taux de change. Un déficit du compte courant (qui comprend la balance commerciale ainsi que des paiements courants) est à l’origine dû à une surconsommation par rapport à la production générée dans le pays en question – la population consomme plus qu’elle ne gagne, ou, selon le service de recherche du Congrès américain: «Pendant des décennies, les Etats-Unis ont épargné moins que ce qu’ils investissaient.».
Le déficit est alors financé en empruntant des pays qui se trouvent dans le cas contraire. Voilà pourquoi la Chine et le Japon sont les pays qui possèdent les parts les plus importantes de la dette souveraine américaine, respectivement à environ 18% et 17% du total. Pour diminuer son propre déficit, il faudrait augmenter sa production et/ou limiter sa consommation. Dans ce contexte, il aurait été d’avantage logique que les Etats-Unis augmentent les impôts sur la population au lieu de les baisser en 2017. Impossible donc d’exonérer les Etats-Unis de sa part de responsabilité pour son déficit record mondial.
L’Union européenne affiche, quant à elle, le surplus du compte courant le plus important au monde. Concernant l’Allemagne, le Trésor américain note un défaut de demande en Allemagne, ainsi qu’une surévaluation de sa devise comme causes du surplus. Certes, l’Allemagne pourrait stimuler sa demande interne, mais côté devise le pays partage l’euro avec les autres membres de l’union monétaire et subi plutôt la politique monétaire de la Banque centrale européenne qui, le Trésor le reconnait, n’intervient pas dans les marchés de taux de change.     
Et concernant la Suisse, le rapport du Trésor suggère de la même manière que le surplus suisse diminuerait si le franc suisse venait à s’apprécier. Affirmer cela c’est ignorer, entre autres, le stock d’actifs détenu par la Suisse à l’étranger et qui s’élève à plus de 5 mille milliards de francs, près de 170% du PIB suisse en 2017 (OCDE), le 4e plus important des pays recensés par l’OCDE. Environ 500 entreprises suisses sont établies aux Etats-Unis et quelques 500.000 Américains y travaillent, contre 90.000 emplois créés en Suisse par des entreprises américaines en 2017.
En somme, le rapport du Trésor américain banalise les relations économiques entretenues par les Etats-Unis avec ses partenaires, écarte les Etats-Unis de toute responsabilité propre, et attribue une trop grande importance aux fluctuations des taux de change dans la détermination de celles-ci. Peut mieux faire, sans aucun doute.

* Global Head of Economic and Investment Research, Indosuez Wealth Management






 
 

AGEFI




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