Turquie et or: se méfier des faux-semblants

mercredi, 15.08.2018

L’or peut être lent à réagir et à revenir à son statut de valeur-refuge. La crise turque offrirait-elle une opportunité d’investissement pour le métal jaune?

Nitesh Shah*

L'or, traditionnellement considéré comme une valeur refuge, est resté relativement stable. (keystone)

La Turquie traverse une crise économique: sa devise, la livre turque a chuté à son plus bas historique, perdant 34% au cours de la semaine. L'euro a également reculé de 2% la semaine passée, certaines des plus grandes banques de la zone euro ayant octroyé des prêts à la Turquie comme l'a souligné le département de surveillance financière de la Banque centrale européenne. Cependant l'or, traditionnellement considéré comme une valeur refuge, est resté relativement stable: son cours a reculé de 0,4% la semaine dernière.

Pour quelles raisons le métal jaune n’a-t-il pas réagi plus fortement? Il convient tout d’abord de se souvenir qu’en période de stress, l’or ne bouge pas nécessairement très vite. Durant la crise argentine, le ministre de l'Economie a gelé les comptes bancaires le 1er décembre 2001 et le 23 décembre 2001 le gouvernement faisait défaut sur sa dette souveraine. Pourtant, en décembre 2001, le cours de l’or n'a progressé que de 1%. C’est seulement au premier semestre 2002 que le métal jaune a gagné 15%, les implications de la crise argentine (et de la bulle Internet) lui conférant enfin sa prime géopolitique. Cet exemple montre que même lorsqu'une crise est en cours, il n'est pas trop tard pour construire une protection.

La réaction très modérée de l'or aux problèmes actuels de la Turquie pourrait également être expliquée par certaines caractéristiques spécifiques à ce pays. La Banque centrale turque est un gros acheteur de métal jaune. Pour défendre la livre turque, elle peut donc vendre de l'or et les investisseurs peuvent considérer ce supplément d’offre comme un facteur négatif, susceptible de peser sur le cours du métal. En 2017, la Banque centrale turque a acheté 85,9 tonnes d'or ce qui représente le deuxième achat d'or le plus important effectué par une banque centrale, après celui de la Banque centrale russe (223,5 tonnes). 

De plus, la Turquie possède un système quelque peu inhabituel dans la mesure où les banques commerciales peuvent utiliser l'or pour leurs réserves obligatoires auprès de la banque centrale. En 2017, les entrées d'or de la Banque centrale turque provenant des banques commerciales (or qu’elles détenaient en réserve) se sont montées à 187,7 tonnes. En combinant ces deux sources de flux vers la banque centrale, en Turquie, les entrées d'or ont été les plus élevées de toutes les banques centrales.

Dans ce contexte, on peut se demander combien de temps durera l’absence de réaction du métal jaune. Une partie de la réponse viendra évidemment de l’évolution de la situation en Turquie. Or il n’est pas possible à l’heure actuelle de savoir si la crise sera transitoire ou si elle risque de s’aggraver. Cependant, si la menace de la vente de l'or turc pèse sur le cours du métal, on peut se poser la question de savoir quels seraient les facteurs qui pourraient l’empêcher de se matérialiser. Avant de de se défaire de son or, la Banque centrale turque pourrait vendre d'autres devises, ce qui aurait peu d’impact sur l’offre de métal jaune. Cela pourrait être une option intéressante pour la banque centrale puisqu’elle reviendrait à punir les Etats dont elle vendrait les devises, un effet qu’elle ne saurait atteindre avec un métal jaune qui est, lui, «apatride».

Ces derniers mois, les banques commerciales semblent avoir réduit leurs réserves d'or auprès de la banque centrale: elles ont en effet sorti 27,5 tonnes d’or entre avril et juin 2018, ce qui vient pratiquement annuler leurs dépôts de 30,7 tonnes effectués entre janvier à mars de cette année. Si du fait de l’état de panique du pays, les banques commerciales et leurs clients retiraient davantage d'or, ce dernier jouerait alors son rôle traditionnel de refuge, ce qui serait positif pour l’évolution de son cours. 

Il est également possible que le gouvernement prenne des mesures draconiennes pour empêcher les ménages de se couvrir avec l’or. Cela s’est déjà vu. En 1933, l'administration Roosevelt a signé un décret «interdisant la thésaurisation de pièces et lingots d'or, ainsi que de certificats sur l’or pour tout le continent américain». Cette interdiction a duré jusqu'en 1974. Des mesures de ce type feraient certainement de l'or un actif convoité ailleurs. Or la rhétorique du président turc Recep Tayyip Erdogan incite à envisager cette hypothèse car, comme il l’a déclaré vendredi: «Si quelqu'un possède des dollars, des euros ou de l'or sous l'oreiller, qu'il aille le changer à la banque». Une confiscation des avoirs n'est pas un geste impensable pour un leader à tendance mégalomaniaque.

En conclusion, il semble que les particularités de la Turquie puissent temporairement peser sur les cours de l’or, bien plus que lorsque les crises monétaires se produisent dans des pays dans lesquels la banque centrale détient peu d'or. Côté investissement, le cours relativement bas du métal jaune pourrait donc représenter un point d'entrée intéressant.

stratège matières premières, WisdomTree






 
 

AGEFI



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