L’Occident acceptera-t-il d’être sauvé par la finance islamique?

lundi, 14.01.2019

Michel Santi*

Michel Santi

Les abus de la finance étant passés dans nos mœurs, les banquiers et financiers honnêtes ne sont plus de taille à entrer en compétition avec leurs collègues fraudeurs. C’est simple: une banque qui ne chercherait pas à masquer des pertes, ou à vendre des actifs pourris, ou à blanchir de l’argent, ou à influencer le cours d’un produit dérivé… ne serait plus compétitive et serait vouée à terme à faire faillite, ou à sévèrement décrocher en bourse. Dans la nature, la sélection darwinienne nous apprend que les plus forts survivent aux plus faibles. Dans l’univers de la finance, ce sont les malhonnêtes qui restent, voire qui prospèrent, tandis que sont damnés ceux qui se conforment aux règles du jeu.

Ce rouleau compresseur des escroqueries et des malversations porte un nom, la dynamique de «Gresham», du nom du conseiller financier d’Elizabeth Ière au XVIe siècle. Mécanique infernale qui fut décrite par George Akerlof, né en 1940 et Nobel d’économie 2001: «Les transactions malhonnêtes tendent à faire disparaître du marché les transactions honnêtes. Voilà pourquoi le coût lié à la malhonnêteté est supérieur au montant de la tricherie». Ce principe de Gresham, devenu aujourd’hui une dominante dans les marchés financiers, a donc pour conséquence une volatilisation de l’éthique au profit de la fraude, qui devient dès lors endémique. Ceux qui respectent la loi et la morale sont donc appelés à disparaître alors que leurs rivaux peu scrupuleux se maintiennent grâce à des artifices et à des manipulations qui compriment leurs coûts, ou qui gonflent leurs bénéfices. En d’autres termes, aujourd’hui, il devient «trop cher» d’être honnête et le mal prend ainsi toujours le dessus sur le bien en économie!

A l’époque, en Angleterre et ailleurs, des pièces d’argent étaient en circulation présentant une pureté inégale. Les consommateurs et commerçants d’alors conservaient jalousement celles qui contenaient une proportion supérieure d’argent pour se désaisir en priorité de celles au titre moins favorable. En réalité, c’est dès le Moyen Age que la loi de Gresham put exercer ses méfaits car seules les pièces de qualité médiocre étaient échangées pour le commerce quotidien tandis que celles offrant un degré de pureté supérieur étaient thésaurisées, destinées au marché noir, voire fondues. Le mauvais argent l’emportait ainsi systématiquement sur le bon argent, un peu comme nous qui, aujourd’hui, préférons en priorité payer avec des coupures usagées, déchirées, écornées pour conserver les billets de banque en meilleur état. Exemple typique - et totalement inoffensif cette fois - de la loi de Gresham qui nous fait même trier les billets dans notre porte-monnaie de telle sorte à ce que ceux en mauvais état soient les premiers dépensés!

Dans un tel contexte où la loi de Gresham semble se généraliser et exercer ses méfaits, comment ne pas penser à la finance islamique comme vecteur de sauvetage - voire de civilisation - du monde de la finance? La grande spécificité d’une sukuk étant qu’elle doit impérativement être corrélée à un actif sous-jacent générateur de revenu, on comprend mieux dès lors pourquoi les obligations islamiques sont essentielles à la stabilité financière. En présence de telles règles, il est en effet impossible contracter des dettes qui ne sont pas liées, amorties, ou au moins partiellement équilibrées par des revenus à venir. Le respect de ce seul principe n’aurait-il pas évité l’hyper endettement de nombre de nos nations occidentales? En outre, la morale n’aurait-elle pas été sauve avec des produits comme les «musharakah» ou les «mudarabah», qui autorisent certes l’encaissement de bénéfices, mais qui contraignent également tous les participants à partager les pertes éventuelles?

Nous pensons immédiatement aux banques occidentales et à leur actionnariat ayant été secourus par l’argent du contribuable sans devoir en subir la moindre conséquence adverse. Nous pensons aussi aux Etats d’Europe périphérique qui, pour avoir dépensé dès 2010 sans compter afin de sauver leurs établissements financiers, font subir aujourd’hui à leurs jeunes un taux de chômage avoisinant les 50% à la faveur d’une austérité imposée par ces mêmes marchés financiers… Nous pensons enfin à des pays comme la Grèce ayant dû brader ses actifs stratégiques pour avoir cédé aux sirènes de prédateurs comme Goldman Sachs ayant savamment manipulé ses comptes publics.

Comme l’argent n’a pas de valeur sacrée dans ce monde de la finance islamique, comme l’argent est simplement considéré pour ce qu’il est vraiment - c’est-à-dire un simple moyen de paiement -, le degré de risque que sont prêts à assumer les investisseurs s’en retrouve considérablement amoindri. Les actifs et les marchandises qui n’existent pas au moment de l’initiation du contrat ne peuvent tout simplement pas être vendus par anticipation! L’argent est donc toujours et en toutes circonstances lié à l’économie réelle. En conséquence, ce principe simple décourage fondamentalement la spéculation et exclut d’emblée tout produit dérivé, dont l’essence même est de traiter des actifs fantômes. C’est la crise des subprimes comme la crise de la dette souveraine en Europe qui auraient pu nous êtres épargnées, et c’est la volatilité exacerbée des marchés financiers, des matières premières et des denrées alimentaires qui auraient été nettement amoindrie si notre Occident s’était quelque peu inspiré de l’esprit de la finance islamique.

Une finance accessible à tous et des produits dont la compréhension est à la portée de tous: voilà ce que la finance islamique peut aujourd’hui apporter à une finance occidentalisée décadente et imbue de ses prérogatives. Parce que l’argent et parce que la finance ne sont qu’un vecteur, non le but ultime. Et qu’il est enfin temps de rompre cette spirale induite par la finance occidentale qui ne cesse de ravager les économies et de sinistrer les populations. Ou, comme le dit élégamment un autre Nobel d’économie, Amartya Sen, né en 1933: «Comment est-il possible qu’une activité aussi utile, comme la finance, soit devenue si immorale?»

* www.gestionsuisse.com - www.artradingfinance.com






 
 

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