Contre le travail forcé: l’approche ESG

lundi, 02.03.2020

L’investissement socialement responsable pourrait être le tigre des abolitionnistes de l’esclavage moderne, pour autant que les entreprises diffusent leurs listes de fournisseurs et sous-traitants.

Sudhir Roc-Sennett*

Sudhir Roc-Sennett

En ce XXIe siècle, 25 millions d’individus effectuent un travail forcé et, selon l’Organisation internationale du travail, quelque 89 millions de personnes ont été prises au piège de l’esclavage moderne entre 2011 et 2016. Ce phénomène n’est pas limité aux zones géographiques frappées par la pauvreté, il se retrouve également au sein de nos propres foyers.

Depuis l’abolition de l’esclavage aux Etats-Unis en 1865, ses causes, argent et pouvoir, n’ont pas changé, mais ses méthodes ont évolué. Ses chaînes sont faites de coercition et de mensonge. L’esclavage contemporain est un terme générique qui désigne la traite des êtres humains, le mariage forcé et le travail forcé aux fins d’exploitation sexuelle. En 2012, il a généré des bénéfices de l’ordre de 150 milliards de dollars, montant qui correspond à l’ensemble des bénéfices nets réalisés par les entreprises du secteur financier du S&P 500 cette année-là. Les profits tirés du travail forcé s’infiltrent dans nos foyers par le biais de biens importés, une situation qui est rendue possible par la complexité des chaînes de sous-traitance et d’approvisionnement. Ces dernières se composent en effet de plusieurs niveaux fournisseurs (au 1er niveau, l’entreprise achète à ses fournisseurs qui, eux-mêmes, se servent chez d’autres fournisseurs, qui forment un 2e niveau, et ainsi de suite).

Or plus on s’éloigne du premier niveau, plus les problèmes s’aggravent comme le montre une étude réalisée en 2013 par l’ONG Sedex4. Elle constate en effet que si les entreprises ont des relations avec 45% de leurs fournisseurs de niveau 1 et 47% de leurs fournisseurs de niveau 2, cette proportion tombe à 7% pour leurs fournisseurs de niveau 3. De plus, la moyenne des cas de non-conformité révélés par un audit sur site pour les fournisseurs de niveau 3 est supérieure de 27% à celle des fournisseurs de niveau 1. Pour remédier à cette situation, toutes les parties prenantes doivent s’impliquer. Au niveau gouvernemental, la plupart des pays ont interdit l’esclavage il y a longtemps, cependant nombre d’entre eux ne disposent pas encore de lois ou de politiques qui interdisent l’importation de marchandises impliquant un travail forcé. Parmi ceux qui ont mis en place des réglementations concernant l’esclavage au niveau la chaîne d’approvisionnement, on peut citer le Royaume-Uni, la France, les USA, l’Australie et les Pays-Bas.

Les détenteurs d’actifs ont également un rôle à jouer, notamment en communiquant régulièrement avec les dirigeants d’entreprises. S’engager au bon moment, avec les bonnes personnes, peut avoir un effet de levier important, y compris au niveau des plus grandes entreprises de la planète. Lorsqu’on examine des questions sujettes à controverse, il n’est pas surprenant de constater que la plupart d’entre elles concernent les employés des entreprises, plutôt que ceux de leurs fournisseurs. Ce phénomène s’explique en bonne partie par le manque de connaissances et de visibilité sur ce qui se passe dans certaines parties de la chaîne d’approvisionnement. Dans les secteurs de la consommation, certains fournisseurs sont source de problèmes relativement graves.

Quelques exemples récents 

Pour illustrer ce propos, on peut citer quelques exemples récents de travail forcé qui ont affecté de grands noms de l’indice mondial des actions (MSCI ACWI). Le premier concerne l’entreprise américaine Procter & Gamble et son fournisseur d’huile de palme FGV Holdings Berhard. En 2018, ce dernier a vu le certificat de durabilité RSPO (Roundtable on Sustainable Palm Oil) suspendu pour certaines de ses installations, en raison de l’absence de supervision de fournisseurs soupçonnés d’être impliqués dans le travail forcé. Le 2e exemple concerne le fabricant sud-coréen Samsung. A la suite d’un rapport de l’ONG China Labor Watch, l’entreprise a admis avoir exigé de ses employés un nombre excessif d’heures supplémentaires. Le rapport accusait en effet Samsung de forcer ses travailleurs à faire plus de 100 heures supplémentaires par mois, à accepter de fournir du travail non rémunéré et à rester debout durant les 11 à 12 h de leur temps de travail. Il relevait également de nombreux autres problèmes dans les usines chinoises du groupe. Lors d’un audit de 105 de ses fournisseurs chinois, Samsung a effectivement admis avoir découvert des pratiques de travail illégales.

Un dernier exemple concerne Associated British Foods, propriétaire de la marque de thé «Twinings» et du distributeur Primark. En 2018, l’ONG néerlandaise «The India Committee of the Netherlands» a découvert que certains des fournisseurs de l’entreprise retenaient leurs travailleurs en captivité et les empêchaient de quitter leurs usines. En outre, en 2015, la BBC avait déjà fait état des mauvaises conditions de travail des ouvriers qui approvisionnent Twinings dans l’Etat indien d’Assam. Il s’est avéré qu’ils souffraient d’une malnutrition imputable au niveau trop bas de leurs salaires. Twinings et Primark publient désormais une liste de toutes les usines dans lesquelles ils s’approvisionnent.

En conclusion, si les investisseurs sont en mesure d’apporter leur contribution au grand projet qui vise à éviter que la traite des esclaves ne soit source de profits, il serait également souhaitable que les entreprises fassent preuve de plus de transparence et publient les listes de leurs fournisseurs, à la fois par nom et par usine. Ces listes pourraient être déposées dans un répertoire central afin d’éviter que leur divulgation ne nuise à la compétitivité des entreprises. Une telle démarche offrirait une meilleure visibilité des leurs pratiques aux consommateurs, aux ONG et aux actionnaires. Et last but not least, cela contribuerait à réduire le nombre de consommateurs innocents qui alimentent les escarcelles des trafiquants d’êtres humains.

*Head of Thought Leadership & ESG Quality Growth Boutique, Vontobel Asset Management






 
 

AGEFI



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