L’innovation sous le règne de l’IA

mardi, 10.12.2019

*Xavier Comtesse et **Giorgio Pauletto

Xavier Comtesse

L’innovation est essentielle à l’essor de notre économie. Portée par trois approches classiques («push», «pull» et «interactive») l’innovation va subir de plein fouet le tsunami du numérique car désormais elle va devoir compter sur les big data et l’IA pour innover, et c’est forcément disruptif. Les modèles classiques s’effondrent. On ne sait plus très bien qui innove. Les boîtes noires de l’IA ne révèlent pas toujours les mécanismes sous-jacents. Le mystère gagne les acteurs. La maîtrise des processus d’innovation se complexifie. Faisons le point.

D’abord, revenons en arrière. Schumpeter prônait une diffusion linéaire des innovations qui partait de l’invention technologique jusqu’au marché en remplaçant, et même détruisant parfois, les produits installés. C’est là le fameux processus de «destruction créatrice». Aujourd’hui, on parle volontiers de «technology push» pour désigner ce processus en trois phases: recherche, développement du prototype, commercialisation sur le marché. D’autres modèles ont privilégié la démarche inverse: le «market pull». À savoir, un flux d’innovation partant cette fois du marché et des besoins des clients. Et finalement, des modèles plus sophistiqués tels que celui de Kline et Rosenberg qui porte l’idée d’un modèle interactif qui génère une innovation (dit modèle de la «chaîne interconnectée», 1986) formé de boucles de retour itératives et d’interventions externes. Et malgré tous les efforts de rationalisation, l’innovation reste un domaine peu prédictible. On ne sait toujours pas d’où viendra la prochaine invention disruptive, celle qui fait mal à tous les acteurs économiques installés.

Mais maintenant les choses vont s’aggraver encore. L’IA commence à savoir comment innover et elle ne va pas se gêner de le faire.

Deux exemples pour s’en convaincre:

1) Les ordinateurs apprennent à être créatifs. Les réseaux neuronaux entraînés à reconnaître des images peuvent être exécutés à l’envers, par exemple pour générer des images nouvelles. Google a exploré ceci avec le projet «Deep Dream». Les résultats sont des sortes de collages très spectaculaires et hallucinatoires qui défient toute catégorisation classique. Le site AIartists.org, lui, regroupe déjà des dizaines d’artistes qui s’engagent à dépasser les limites de la créativité et étudier les implications de l’IA sur la société, l’art et la culture. Une œuvre d’art créée par le collectif parisien Obvious à l’aide de l’IA a été vendue aux enchères de Christie’s à New York en octobre passé pour près d’un demi-million de dollars. Intitulé «Portrait d’Edmond de Belamy».

2) La synthèse moléculaire est un processus de construction de molécules chimiques complexes à partir de molécules simples. C’est la clé du développement de la prochaine génération de médicaments, de matériaux intelligents et de technologies de pointe. La synthèse de molécules est un processus manuel, coûteux et long. Elle est guidée principalement par l’intuition et une fine connaissance des réactions chimiques. L’IA a le potentiel de fabriquer n’importe quelle molécule à volonté, à peu de frais et à une échelle de temps beaucoup plus courte. Cela débloquera des possibilités inimaginables pour le progrès scientifique et notamment la recherche pharma «in silico».

Lorsqu’une IA invente, elle se nourrit d’un grand nombre de données et les passent à la moulinette de quelques algorithmes. C’est ce processus qui non seulement éloigne la contribution créative de l’humain, mais aussi la compréhension des mécanismes sous-jacents qui posent problème. Il faut donc inventer un modèle d’innovation qui se grefferait sur les trois approches définies précédemment (push-pull-interactif) tout en éclairant sur le fonctionnement de l’IA.

Nous proposons pour le futur un modèle itératif d’invention-vérification à chaque étape. Ainsi toute invention IA doit apporter sa preuve, sa description comme dans le cas des brevets. Toute invention d’une IA doit être compréhensible par l’humain ou alors être rejetée si nous ne voulons pas perdre le contrôle de notre avenir.

* ManufactureThinking
** Stratégie et Innovation, SIG






 
 

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