Le défi darwinien du banquier privé

jeudi, 19.12.2019

L’humain reste au cœur du modèle d’affaires, mais il est temps de le faire évoluer et de prendre de la hauteur.

Jean-Sylvain Perrig*

Jean-Sylvain Perrig.

Les banques centrales ont le mandat de protéger nos économies contre les ravages de l’inflation afin de protéger le pouvoir d’achat des agents économiques et en particulier des épargnants. C’est pourquoi il est piquant de constater que celles-ci ne remplissent plus leur mission, sans que personne ne s’en offusque vraiment.
Un environnement de taux négatifs qui dure des années dans un écosystème capitaliste est un signe de dysfonctionnement, un signe de stress. Le capitalisme du XXe siècle, celui qui a triomphé du communisme, qui a fait tomber le mur de Berlin, ce capitalisme est éreinté, usé et désormais sous perfusion. Dans les faits, il ne s’est jamais remis de la dernière crise financière. Il fallait éviter une purge brutale de l’économie mondiale en 2008. Il a donc été décidé d’étaler le fiasco sur des années en espérant que tout redevienne normal après un temps. Et ce n’est jamais arrivé.
Un environnement de taux négatif est anxiogène, il déprime la demande de crédit, et les banques sont frileuses car elles ne peuvent pas se refinancer auprès de leur banque centrale sans perdre de l’argent. Les politiques monétaires actuelles sont ainsi totalement antagonistes à leurs objectifs de stabilité et de solidité de l’économie et du système bancaire.
Dans ce contexte particulier et qui dure, protéger le capital des clients demeure la mission principale de la gestion de fortune. Mais relever ce défi est aujourd’hui devenu une gageure.
Pour les banquiers privés il est temps de procéder à une vaste réallocation des ressources. Digitalisation, règlementation et fiscalisation ont radicalement transformé l’environnement de travail. Ces changements constituent une réelle opportunité de faire évoluer le métier. Le service est aujourd’hui plus important que les produits financiers et il s’agit d’avoir une vision holistique et proactive de l’ensemble des besoins des clients, et pas uniquement dans le domaine de l’investissement.
Par ailleurs, préserver le climat est devenu un enjeu majeur, de nombreux gérants de fortune l’ont bien compris. Afin de sauver le capitalisme, il s’agit désormais de le réorienter vers une forme de croissance «responsable» qui favorise l’environnement et, dans le même temps, permette de poursuivre l’objectif de création de richesses, base même du système.
Ainsi, l’investissement ESG se généralise et les intermédiaires financiers rivalisent d’ingéniosité pour trouver le produit ou le service qui satisfasse les critères d’environnement, sociaux et de bonne gouvernance. Mais peut-on réellement affirmer que rechercher constamment de nouveaux produits, aussi durables soient-ils, contribue vraiment à la sauvegarde du climat? Pas vraiment.     
En effet, le résultat d’une telle politique est que les établissements financiers inondent de plus belle leurs clients de conseils et de transactions à implémenter, sur une base hebdomadaire voire même quotidienne. Les clients sont encouragés à rechercher des profits à court terme, alors que c’est tout à fait contraire à une philosophie ESG. Car si l’on se préoccupe de réduire son empreinte carbone, il faut réduire le nombre des transactions. De même une bonne gouvernance ne va pas de pair avec la recherche du profit à court terme, et cela réduit considérablement le retour sur investissement.    
De plus, avec l’évolution du cadre règlementaire, l’activité de conseil en investissement, c’est-à-dire lorsqu’il faut l’accord du client pour procéder à un investissement, devient périlleuse sur le plan juridique. Sans compter que, dans une majorité des cas, les performances pour les clients sont décevantes et encore plus lorsque l’on tient compte de la fiscalité.
Avec une véritable vision d’avenir et durable, la gestion de fortune et la gestion d’actifs peuvent devenir des vecteurs d’un capitalisme respectueux de l’environnement et orienté à long terme, conscient de sa responsabilité.
Dans cette perspective, l’activité de conseil en investissement est devenue obsolète. L’avenir de la banque privée passe par une transformation radicale. Celle-ci induit de se concentrer exclusivement sur les mandats de gestion discrétionnaires, avec de fortes convictions résultant de l’analyse et de la compréhension des régimes financiers, sur des cycles de plusieurs années. Cette évolution doit aussi comprendre l’adoption d’une plateforme de communication moderne et transparente, permettant à cette banque du futur de fédérer un réseau de compétences internes et externes au service d’une communauté, celle de ses clients, dans le cadre de valeurs partagées.

* Spécialiste en investissement, fondateur de Premyss






 
 

AGEFI




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