L’esprit critique, de la post-vérité aux fake news

lundi, 17.09.2018

Christophe Clavé*

Christophe Clavé

Les réseaux sociaux et la multiplication des supports d’information ont conduit à désintermédier (ubériser) la profession de journaliste. Le professionnalisme du journaliste, sa déontologie ne s’appliquent pas à la diffusion sauvage d’informations sur internet. La confusion règne entre mensonges, propagande, manipulation. Le mouvement est tellement répandu que de nouveaux mots apparaissent: post-vérité, vérité alternative, fausses nouvelles. Le seul rempart de la vérité, et donc de la démocratie, demeure l’esprit critique. Mais où est-il encore enseigné?

1. L’esprit critique, fondement de la démocratie: L’esprit critique est généralement défini comme une démarche de remise en question des opinions, des valeurs, et de leurs arguments, du vocabulaire utilisé, ainsi que des représentations du réel. Il est avant tout un questionnement, une distanciation. L’esprit critique n’est pas d’être systématiquement critique. C’est une attitude d’ouverture, de recherche de compréhension, de mise en perspective.

2. Un état d’esprit: L’esprit critique exige de s’interroger sur la rationalité des faits observés. Un exemple n’est pas une preuve. Un contre-exemple suffit à démonter une généralité. Deux phénomènes ne sont liés que si le lien de causalité est démontré. L’esprit critique démonte les discours populistes, fait d’amalgames, de sophismes, de dogmes et de croyances. De Socrate, mettant en évidence les contradictions internes d’un discours, à Descartes inventant le doute méthodique, jusqu’aux Lumières s’attaquant aux dogmes religieux, l’histoire de l’esprit critique est longue et riche et elle vise à donner à l’Homme sa liberté.

3. L’ère de la post-vérité: De nombreuses sources ont décrit combien Donald Trump n’avait pas apprécié sa prestation de serment. Aucune star n’était présente. Très vite il a affirmé que la foule présente était venue en nombre, et dépassait le million de personnes, un record. Il le répétait autour de lui, au téléphone, sur Twitter, aux journalistes. Aux murs de la maison blanche, il fit accrocher des photographies de l’évènement prises sous des angles qui donnaient l’impression d’une foule immense. La presse démontra que ce million de personne n’avait jamais existé. Donald Trump persévérait dans son affirmation. A la surprise de beaucoup, ces inventions n’eurent aucune conséquence. Cela devenait un fait accepté que le président des Etats-Unis, inventant «les faits alternatifs» et «l’information alternative» pouvait dire à peu près n’importe quoi, même s’il était factuellement démontré que ses affirmations étaient inexactes. Le New-York Times recense régulièrement les fausses allégations du président américain, en publiant le lien avec des documents prouvant leur inexactitude. La liste doit compter près de 400 mensonges identifiés, 6 par jour…

4. L’esprit critique est également une discipline appliquée à soi-même: Ne pas faire de ses propres opinions et croyances une valeur, et de ne jamais perdre de vue l’exigence de rigueur et de vérité. Ma croyance ne saurait valoir pour tous, puisqu’elle m’est propre. Que les débats seraient riches et paisibles si cette règle s’appliquait.

5. L’esprit critique s’apprend il? On pouvait espérer que les progrès de l’humanité, la généralisation de l’éducation dans le monde iraient de pair avec le développement de l’esprit critique. Force est de constater que tel n’est pas le cas, au contraire. L’époque est à l’émotion, et comme le définit le dictionnaire d’Oxford («post-truth») «les faits objectifs ont moins d’influence pour modeler l’opinion publique que les appels à l’émotion et aux opinions personnelles».

* Président, EGMA






 
 

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