Une architecture révolutionnaire se cache derrière les cryptodevises

dimanche, 19.08.2018

Les spécialistes de l’investissement sont sceptiques et les experts en technologie parlent de révolution. Deviendront-elles une classe d’actifs standard?

Stéphane Monier*

En premier lieu, les investisseurs doivent faire attention à ne pas confondre les cryptodevises avec les technologies qui leur permettent d’exister. La blockchain, l’architecture technologique sous-jacente des cryptomonnaies, revêt pour l’instant une importance bien plus grande que les centaines de devises digitales qui sont en train d’émerger.

Au moment où nous écrivons ces lignes, il existe plus de 1700 cryptodevises, représentant une capitalisation boursière totale de 215 milliards de dollars. Le bitcoin, qui en est l’exemple majeur et le plus connu, compte pour plus de 48% de la capitalisation globale de ce marché. La semaine dernière, la Commission des opérations de Bourse des États-Unis (Securities and Exchange Commission – SEC) a reporté sa décision d’approuver un fonds négocié en Bourse (ETF) adossé au bitcoin, portant à 46% la baisse enregistrée par la devise digitale en 20182. Au cours des douze derniers mois, la première cryptodevise d’envergure a dû faire face à une volatilité quotidienne de son cours de 93%3 et à un drawdown de 68%.

Si la devise virtuelle la plus connue pâtit d’une telle volatilité, la valeur réelle pourrait plutôt résider dans l’architecture ou dans la technologie sous-jacente – la blockchain – et qui permet de négocier des cryptodevises.

Percée digitale

On peut définir la blockchain comme un logiciel créant un registre digital, dans lequel est conservée une trace officielle vérifiable de chaque transaction. Elle archive les transactions individuelles dans des blocs (ou ensembles de données) liés à d’autres blocs selon un ordre crypté et chronologique, afin de créer une chaîne sécurisée. Chaque utilisateur peut ainsi être sûr que tout autre utilisateur voit exactement la même chose, sans intermédiaire aucun. La blockchain n’est ni un produit ni un service; c’est un moyen révolutionnaire d’organiser, d’enregistrer et de diffuser des informations. Les applications immédiates concernent la logistique et la gestion des stocks, ainsi que la conformité et la réconciliation des comptes, permettant de limiter les risques d’erreur humaine. Les grandes comme les petites entreprises sont en train d’expérimenter cette technologie, qui simplifie en grande partie ce qui auparavant était complexe, ou sujet aux erreurs et aux fraudes qu’engendraient les dossiers papier ou les bases de données digitales traditionnelles. Il s’agit donc d’un immense pas en avant.

Le caractère irréversible des transactions a de profondes implications pour le secteur financier, et les utilisations les plus prometteuses pourraient résider dans la réconciliation des transactions post-négociation. Mais si l’espoir est grand que la blockchain aura un impact révolutionnaire, son déploiement prend du temps et les investisseurs semblent surestimer la rapidité avec laquelle elle est adoptée. Depuis notre dernier article sur le sujet, il y a un an, des institutions telles que le Nasdaq et la Bourse australienne ASX ont communiqué sur leur adoption de la blockchain, mais ont revu leurs projets relatifs à une mise en œuvre rapide. La raison en revient à la complexité des processus financiers et à l’absence de normes globalement acceptées. Cependant, à mesure que les dispositifs opérationnels s’adaptent, nous nous attendons à voir plus d’innovations et d’applications de la blockchain à moyen terme.

Et, pendant que la blockchain se développe, les cryptodevises doivent surmonter leurs propres défis. L’une des contraintes actuelles est l’absence pour les investisseurs d’une source unique d’informations de marché portant sur toutes les cryptodevises. Cette situation ressemble un peu à celle du marché obligataire avant l’arrivée du terminal Bloomberg, lorsque la transparence et les données relatives aux prix étaient limitées, que les investisseurs devaient recourir à des courtiers pour obtenir des cotations et que les prix étaient fixés par un petit groupe de vendeurs.

Et si les pessimistes ont raison au sujet de la technologie, les États s’intéresseront tôt ou tard au suivi des transactions des cryptodevises. Chose qui rendrait alors impossible tout remplacement des monnaies fiduciaires par les cryptodevises dans leurs formes actuelles, ces premiers représentants essentiellement une offre dont un État vous impose l’acceptation et l’utilisation. Mais ce qui n’interdirait pas aux investisseurs d’utiliser les cryptodevises pour se protéger contre les turbulences que traversent les monnaies fiduciaires, et aussi pour éviter les contrôles de capitaux. De telles réflexions n’ont pas non plus empêché les États, y compris les États-Unis et l’Allemagne, d’établir des directives relatives à la déclaration des plus-values fiscales. Aux États-Unis, par exemple, les bitcoins sont imposables en tant que biens tandis que la Cour de justice de l’Union européenne a considéré que les devises virtuelles étaient exonérées de la taxe sur la valeur ajoutée car elles constituaient un moyen de paiement.

Selon nous, les débats autour de l’existence ou non d’une valeur intrinsèque des cryptodevises sont actuellement hors de propos. Il y a, certes, des débats sur la question de savoir si l’or, par exemple, a oui ou non une valeur intrinsèque. Ces polémiques deviendront très probablement obsolètes au fur et à mesure que les devises digitales arriveront à maturité et seront plus largement utilisées et acceptées.

Masse critique

La question au centre du débat sur les cryptodevises n’est pas de savoir si elles feront partie, dans le futur, de l’éventail des investissements possibles, mais plutôt si leur utilisation atteindra une masse critique – et ce que les États voudront ou pourront alors faire pour réglementer et taxer leur échange.

Nous pensons qu’avec le temps, la volatilité des cryptodevises pourrait diminuer à mesure qu’elles gagneront en maturité et que leur utilisation et leur échange croîtront. Pour cela, leur offre devra rester restreinte (le bitcoin, par exemple, est limité à un nombre total de 21 millions, contre 17,1 millions actuellement en circulation) et leur adossement à des cryptomonnaies «réelles» pleinement maintenu, contrairement aux devises fiduciaires détenues par les banques.

Les cryptodevises sont sans conteste en train d’intégrer le paysage financier mondial. Mais, pour l’instant, les régulateurs comme les banques centrales résistent aux efforts visant à traiter les cryptodevises de la même manière que leurs homologues fiduciaires. La SEC aux États-Unis a déjà refusé de lister un ETF en juillet et a jusqu’au 30 septembre pour autoriser ou non la cotation du fonds sollicitée la semaine dernière. Ce qui n’a pas empêché Goldman Sachs Group Inc. d’envisager d’assurer la conservation des cryptodevises, selon Bloomberg.

En attendant, il semble plus approprié de s’intéresser aux technologies derrière la blockchain. Et, pour tout investisseur qui serait désireux d’ajouter une cryptodevise à son portefeuille, les principes traditionnels de diversification et de sécurité prévalent. Sans oublier la première règle, celle de ne pas investir dans quelque chose qu’on ne maîtrise ou qu’on ne comprend pas complètement.

*Chief Investment Officer, Lombard Odier & Cie






 
 

AGEFI



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