Crypto: l’affaire d’espionnage prend une tournure politique

lundi, 17.02.2020

Les noms de politiciens impliqués dans l'affaire crypto prolifèrent dans la presse suisse. Le point sur la situation.

MH

Une majorité d'élus PLR seraient liés à l'affaire crypto.(Keystone)

Dans les hautes sphères du pouvoir, qui était au courant de l'espionnage via Crypto? Les noms de nombreux politiciens apparaissent ces derniers jours dans la presse suisse. Ce qui était à la base une affaire de services secrets prend désormais une tournure politique. 

L’affaire Crypto éclate au grand public le mardi 11 février. La CIA et les services de renseignement allemands (BND) auraient, durant des dizaines d'années, intercepté des milliers de documents de plus de 100 pays via les appareils de chiffrement de l'entreprise zougoise Crypto. Le Conseil fédéral a confié mi-janvier une enquête à l’ancien juge fédéral Niklaus Oberholzer. La Délégation des commissions de gestion du parlement lance une enquête, dont les premières auditions auront lieu à la fin février. 

Sur les ondes de la radio alémanique SRF, la conseillère nationale Tiana Angelina Moser, (PVL/ZH) a fait écho de fonctionnaires suisses haut placés qui auraient eu vent de l’affaire d’espionnage des services de renseignement américain et allemand. Mais peu d'éléments ont été confirmés.

Un ou deux membres du gouvernement

Le nom du radical Kaspar Villiger apparaît dans le matériel des services secrets. S’appuyant sur une note interne, Jean-Philippe Gaudin, directeur du Service de renseignement de la Confédération, aurait discuté avec l’actuelle cheffe du Département de la défense (DDPS) Viola Amherd de documents d’archive indiquant que Kaspar Villiger «était informé». L'ancien ministre radical de la défense (1989-1995), puis ministre des finances (jusqu'à fin 2003), a toutefois nié dans divers médias avoir été au courant de l'espionnage mené via Crypto.

Interviewé par la radio valaisanne Rhône FM, son collègue de parti Pascal Couchepin a dit faire "a priori confiance" à Kaspar Villiger. Il ne se souvient pas que l'affaire ait jamais été évoquée au Conseil fédéral durant les onze ans durant lesquels il y a siégé (1998-2009). Interrogé par la RTS, l'ancien conseiller aux Etats Dick Marty (PLR/TI) pense lui aussi que "le Conseil fédéral en tant que tel" n'était pas au courant de l'affaire. Il juge toutefois probable qu'un ou deux membres du gouvernement "aient su quelque chose, mais vraisemblablement pas les détails".

Après Kaspar Villiger, les noms de nombreuse personnalités PLR, qui auraient certainement été informées de l’opération d’espionnage planétaire, apparaissent dans la presse dominicale. Le Matin Dimanche met en évidence deux libéraux-radicaux zougois:  l'ancien conseiller national et conseiller d'Etat Georg Stucky, par ailleurs membre puis président du conseil d'administration de Crypto AG, pendant de nombreuses années ainsi que l'ancien conseiller aux Etats Rolf Schweiger, brièvement président des radicaux en 2004, puis membre du conseil d'administration de Crypto AG de 2014 à 2018.

Selon le média, ils étaient inévitablement au courant de l'identité des véritables propriétaires de l'entreprise de part leur fonction au conseil d'administration de Crypto.

Une majorité de PLR

S’appuyant sur des lettres datant du début de 1994 consultées au centre d’archives de Zoug, la NZZ am Sonntag affirme quant à elle que le ministre de l’économie de l’époque, le Vaudois et PLR Jean-Pascal Delamuraz aurait été informé de l’espionnage. Les lettres visent également le Tessinois Falvio Cotti (PDC), ministre des affaires étrangères.

D’autres noms issus des rangs du PLR pourraient ressortir au fil des prochains jours. Sont notamment visés, l’ancien chef du Service de renseignement militaire Peter Regli, mais aussi Friedrich Nyffenegger, qui a un temps dirigé la centrale d’engagement de Zimmerwald, d’où l’armée pilote ses opérations d’écoutes électroniques. Le quotidien 24Heures fait aussi écho de Markus Seiler, secrétaire politique au PLR, conseiller personnel de Kaspar Villiger, secrétaire général du Département de la défense sous Samuel Schmid, puis Ueli Maurer, chef du Service de renseignement de la Confédération et, enfin, secrétaire général du Département des affaires étrangères sous Ignazio Cassis.

Face à cette majorité d'élus libéraux radicaux impliqués dans l’affaire crypto, le chef de la communication du parti Martin Stucki a réfuté l’existence d’un "clan PLR". "Trois départements au minimum sont concernés sur cinquante ans, à savoir ceux de la défense, de justice et police ainsi que des affaires étrangères. Bien d'autres personnes ont été impliquées", a-t-il avancé à Keystone-ATS.

"Une époque révolue", selon Nantermod

Pour Philippe Nantermod, vice-président du PLR Suisse, il n’existe pas de lien particulier entre le parti PLR et l’affaire crypto. Il a évoqué dimanche dans l’émission Forum de la RTS "une époque révolue": "On parle d’une époque où le parti radical, à ce moment-là, qui n’était pas encore le parti libéral radical, était très puissant, en particulier dans les cantons concernés, et j’imagine mal que l'on puisse être impliqué dans l’économie dans ces cantons, sans être membre soit du parti radical soit du parti démocrate chrétien… On parle de l’histoire de notre pays plutôt que d’actualité".

Ce dernier a indiqué que le PLR voulait faire toute la transparence sur cette affaire et soutenait la délégation de la commission de gestion qui doit apporter des réponses. Le parti est également prêt à soutenir l’idée d’une commission d’enquête parlementaire(CEP), initiative lancée par le parti socialiste.

"Nous ne défendons personne, nous ne protégeons personne… les gens dont nous parlons sont des personnes qui ont peut-être fait des erreurs ou des choses justes pour défendre la suisse, mais ce n’est pas en tant que radicaux qu’ils ont agi à l’époque", a-t-il continué, réagissant aux propos du socialiste Roger Nordmann, qui reprochait au PLR de protéger ses collègues de parti.

L'initiative du parti socialiste réclame une CEP pour éclaircir qui savait quoi en Suisse via sept thématiques. Les complicités au sein du Service de renseignement arrivent en tête de la liste. Il s'agirait notamment de savoir quand le chef du Service de renseignement a été mis au courant et ce que savait Markus Seiler qui a dirigé le service de 2010 à 2017. Sa fonction actuelle de secrétaire général du Département des affaires étrangères sera également passée au crible.

Le rôle de l'armée, celui du Ministère public de la Confédération, celui de la police fédérale (fedpol et Police judiciaire fédérale) et celui d'autres services fédéraux devront aussi être éclaircis.

La commission devrait par ailleurs établir la responsabilité du Conseil fédéral. L'idée d'une commission d'enquête parlementaire (CEP) sur l'affaire Crypto reste en suspens. Le Bureau du National ne tranchera que le 2 mars sur une initiative parlementaire socialiste qui l'exige.

Crypto soupçonnée depuis 1990

La CIA américaine et les services de renseignement allemands (BND) ont intercepté durant des dizaines d'années des milliers de documents de plus de 100 pays grâce au matériel de cryptage développé par Crypto AG, dont ils étaient les propriétaires cachés. Ces faits ont été révélés mardi 11 février via une enquête conjointe de la radio-télévision alémanique SRF, de la télévision allemande ZDF et du Washington Post.

Crypto est une entreprise basée à Zoug, aujourd'hui scindée en deux entité. Elle faisait l'objet de soupçons depuis les années 1990. La police fédérale avait enquêté par le passé sur les activités de Crypto AG, mais n'avait trouvé aucun indice corroborant le fait que des appareils avaient été truqués ou que l'entreprise appartenait à des services secrets étrangers.

Les services secrets helvétiques étaient au courant de l'opération menée par la CIA et le BND, selon l'enquête. De plus, ils auraient activement contribué à empêcher les enquêtes contre Crypto AG dans les années 1990.






 
 

AGEFI



...