Opportunités et limites de la Tweet politique

mercredi, 11.12.2019

Les médias sociaux sont devenus des outils primordiaux pour les mouvements protestataires leur offrant des moyens de communication de masse et gratuits.

Sébastien Salerno*

Facebook et Twitter ont été perçus comme décisifs dans la mobilisation, la coordination et la documentation de protestations dans des pays où les systèmes médiatiques étaient fermés – on pense à l’Iran en 2009, à l’Egypte, la Tunisie ou encore le Yemen l’année suivante. Les médias sociaux ont aussi été vus comme déterminants dans la diffusion de pratiques et le développement de liens pour des mouvements protestataires dans des pays où les systèmes médiatiques sont ouverts – on songe aux mouvements d’occupation qui se sont déployés en Espagne en 2011 avant d’inspirer des citoyens dans plusieurs villes d’Europe et des Etats-Unis.
Certains de ces mouvements protestataires ont échoué à changer la situation politique et subi une violente répression ; d’autres y sont arrivés en menant activisme en ligne et lent travail de terrain ; tous ont en commun d’avoir fait évoluer la pratique de la politique protestataire. Dans leur sillage, nombre de mouvements d’ampleur nationale ou internationale se sont développés, tel le mouvement contre la violence et le racisme envers les Noirs né en 2013 (#BlackLivesMatter) ou le mouvement de dénonciation des violences sexuelles commises envers les femmes et notamment dans l’espace professionnel (#Metoo) ou plus récemment le mouvement de grèves étudiantes pour le climat (#FridaysForFutur). Incarnés par des personnalités, ces mouvements protestataires ne possèdent pas de porte-parole, ni d’organigramme. Constitués en réseaux affinitaires, ils recrutent leurs participants lors des actions menées sur les places et sur les écrans. Les médias sociaux visibilisent en temps réel les actions et leur donnent une «chorégraphie d’assemblage» selon Paolo Gerbaudo, sociologue et auteur de «The Digital Party». Sur Facebook et Twitter, ces mouvements reçoivent également des soutiens et des témoignages. Une étude qualitative consacrée à l’activisme féministe en ligne, publiée l’an passé dans l’European Journal of Women’s Studies, avance que «Twitter et les autres plateformes ont été perçues par plusieurs participantes comme des espaces plus sûrs et plus faciles pour s’engager dans l’activisme féministe que les lieux hors ligne comme la rue, les lieux de travail, les écoles ou au sein de la famille et des amis. C’était particulièrement vrai pour les adolescentes qui trouvaient que la pratique du féminisme hors ligne à l’école était extrêmement difficile à gérer.» 

Les réseaux sociaux comme relais d’activités politiques

L’afflux de messages d’encouragement sous une publication médiatisant une action maintient un sentiment de solidarité entre les militants qui occupent physiquement l’espace public et ceux qui occupent les médias sociaux. Les jours suivants, la consultation et la publication des messages entretiennent chez certains militants la mémoire de la mobilisation. Il n’est pas rare qu’un débat sur les positions ou le sens des actions d’un mouvement protestataire se poursuive en ligne alors même qu’il ait cessé ses activités. Selon une étude quantitative réalisée par le Pew Research Center, environ la moitié des Américains ont été politiquement actifs sur les médias sociaux en 2018. Précisément, 34% ont suivi un groupe qui s’intéresse à un thème ou une cause, 32% ont encouragé d’autres personnes à agir sur un thème important à leurs yeux, 19% ont cherché des renseignements sur des protestations/rassemblements locaux, 18% ont changé l’image de leur profil en soutien à une cause et 14% ont employé des hashtags liés à un thème politique/social. La recherche sociologique de Jen Schradie, doctorante du Centre pour les nouveaux médias de Berkeley, sur des associations d’activistes aux Etats-Unis montre que les individus faisant un usage politique faible et irrégulier des nouveaux médias appartiennent aux classes sociales basses. Le manque de ressources et de compétences numériques, ainsi que la crainte de participer à des discussions qui individualisent la prise de parole et la peur de la répression expliquent cette inégalité.

*Enseignant et chercheurs en sciences de la communication et des médias à l’UNIG






 
 

AGEFI




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