Les émotions dans un contexte économique

mardi, 06.11.2018

Marie Owens Thomsen*

Marie Owens Thomsen

Il est possible d’analyser les émotions dans le contexte traditionnel des marchés: il y a l’offre, la demande, et le prix. L’offre, ainsi que la demande, de haine (l’envie de faire du mal à l’autre) semble «élastique», en langage économique, ce qui veut dire que la quantité et le prix réagissent relativement fortement aux variations des conditions de marché.

Le prix déterminé par le marché de la haine n’est pas facilement observable, mais du côté des politiques, un ou une candidat(e) pourrait calculer le temps qu’il ou elle passe à transmettre la haine et le comparer aux votes gagnés grâce à cette stratégie. Le calcul prendra également en compte la taille des populations, et la possibilité de gagner des votes dans une population contre le risque de perdre des électeurs dans une autre. En ce qui concerne les votants, ces derniers mesurent le degré de satisfaction qu’ils peuvent obtenir en tant que rétribution et vengeance en contrepartie de l’effort d’aller voter ou de participer dans des manifestations.

A l’opposé de la haine, il y a l’amour (tout du moins le souci de faire du bien à l’autre). Dans ce marché également, les prix ne sont pas affichés, mais le raisonnement est le même. Une différence, pourtant, est que la production d’amour semble peu élastique, et sa quantité donc difficile à influencer. L’amour arrive par hasard, et n’augmente pas juste pour combler la demande. La valeur de l’amour dans le contexte familial est normalement analysée en termes de sécurité ou d’efficacité économique. La répartition des tâches dans la famille est une sorte d’économie d’échelle. Tout cela s’intègre très bien dans les modèles économiques. Pourtant, sans amour, la coopération familiale peut disparaître, même si tous les membres de la famille en paient le prix. La faible élasticité de l’offre d’amour peut le rendre plus difficile à «monnayer» en termes de votes, que la haine. Empiriquement, nous constatons que les personnalités qui ont eu du succès en prêchant l’amour sont d’avantage issus des mouvements religieux et/ou du côté des droits civiques que de la politique.

Il se peut que la nature ait jugé les émotions de haine et de rage plus utiles à notre survie, surtout à court terme, et s’est organisée pour rendre ces émotions plus intenses. Selon le modèle du circumplex de Russel, les émotions négatives auraient effectivement un élément d’excitation élevé, et les émotions positives (telles que satisfaction) se placeraient dans le cadran diagonalement opposé. Malgré cela, la bonne nouvelle est que selon une étude effectuée sur 11.000 personnes, les émotions positives sont plus fréquentes (Debra Trampe, Jordi Quoidbach, Maxime Taquet, «Emotions in Everyday Life», PLoS One, décembre 2015). Joie et amour arrivent en première et deuxième place contre anxiété en troisième, et rage en 11e position (le mot haine n’y figure pas).

Que doivent faire les gouvernements pour maximiser l’utilité de ces marchés des émotions? D’abord, l’amour paraît un ingrédient bien plus essentiel à la survie de l’humanité (sinon à l’individu) que la haine - sans amour pour nos enfants toute l’économie s’écroulerait, tandis que sans haine on peut s’imaginer un gain de bien-être universel. Vu l’inélasticité de l’offre d’amour, il est certes plus facile de mener une politique qui vise à limiter l’offre de haine, notamment par des lois. Intensifier les efforts semble amplement justifié. Trois mots: intégration, intégration, intégration, car la haine se cultive là où il y a ségrégation.

* Chef économiste, Indosuez Wealth Management






 
 

AGEFI



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