Les couleurs du cercueil de Pierre Keller

mardi, 17.09.2019

Marc Ehrlich*

Marc Ehrlich

Le flamboyant ex-directeur de l’Ecal et de l’Office des vins vaudois aura eu un enterrement conforme à son très grand cœur et à son talent: «Il y avait de l’art, il y avait du vin. La cérémonie résumait toute sa vie de passions», comme le décrit justement le quotidien 24 Heures. Point tout particulier, un cercueil signé par l’artiste John Armleder, tout de blanc traversé par des bandes de couleur qui rappelaient l’arc-en-ciel gay. Il marque ainsi tous les esprits et consacre son statut de maître de la communication.

Le succès de son propre enterrement est justement l’un des objectifs clés selon le livre génial de management signé Auguste Detoeuf, fondateur en 1928 du groupe Alsthom: «Les propos d’Oscar Barenton». Ce livre fabuleux et complètement décalé publié en 1948 explique à travers une vingtaine de chapitres fulgurants que la plupart des théories économiques sont fausses car basées sur le fait que l’humain est rationnel. Il aborde avec humour et beaucoup de bon sens des sujets comme la qualité des conseils d’administration, les prix de revient et surtout les relations humaines.

Le chapitre sur son propre enterrement est un bijou: il faut bien entendu préparer soi-même sa notice nécrologique et la liste des invités, veiller à les mettre à jour régulièrement, prendre garde à mourir en novembre car après ce sont les sports d’hiver, la Côte d’Azur, etc.. Bref, selon Oscar, «un bel enterrement n’est pas une improvisation, il faut y consacrer sa vie!»

Ces considérations renvoient quelque part à la question du pourquoi et du comment. Le fondateur de Linkedin, Reid Hoffman, expliquait qu’un entrepreneur est «quelqu’un qui saute de la falaise et construit un avion au cours de la descente!». L’entrepreneur est un champion du comment. Mais a-t-il le temps de réfléchir, le nez enfoncé dans son guidon, à pourquoi il agit et construit, alors que tout a une fin, notamment sa propre existence? Sur la question du pourquoi, peu d’entrepreneurs sont en fin de compte réellement convaincants. Brad Stone, le biographe de Jeff Bezos, raconte que ce dernier a été interrogé sur les raisons qui le poussaient à continuer à travailler autant après avoir amassé une fortune immense. Il répond: «Je suis motivé par les gens qui comptent sur moi. J’aime que l’on compte sur moi».

La Bible elle-même revient à la question du sens dans l’un de ses passages les plus troublants: l’ecclésiaste. Ce texte attribué au grand Roi Salomon, alors à l’apogée de sa gloire, débute par le célébrissime: «Vanités des vanités, tout est vanité! Quel profit tire l’homme de tout le mal qu’il se donne au soleil? Une génération s’en va, une autre génération lui succède et la terre subsiste perpétuellement. Rien de nouveau sous le soleil.» Salomon aura tout possédé: richesse, gloire, succès et n’aura pas non plus trouvé de réponse réellement satisfaisante à la quête d’un sens. De son texte désabusé, il ressort tout de même deux objectifs aussi fondamentaux dans la vie privée que dans la vie professionnelle: soignez les gens qui vous sont proches et respectez les principes éthiques que vous estimez.

* CEO, Vipa






 
 

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