L’ère digitale et les statistiques

mardi, 02.04.2019

Marie Owens Thomsen*

Marie Owens Thomsen

Peu importe le nom que l’on utilise pour décrire la transformation technologique à laquelle nous sommes confrontés - ère digitale, numérique, informatique; quatrième révolution industrielle; révolution des TIC (technologies de l’information et de la communication); et tant d’autres -  le phénomène continuera de provoquer des changements profonds dans nos sociétés et nos économies pendant encore de nombreuses années.  

Si l’on se réfère au taux d’utilisation d’internet comme mesure de l’avancée de l’ère digitale, on pourrait supposer que l’essor est derrière nous, étant donné que dans les pays nordiques, le Japon, la Corée du Sud, et la Suisse, par exemple, près de 100% de la population utilise internet. Toutefois, le sud de l’Europe, le Mexique et le Brésil se situent plus près de 70%, et dans de nombreux pays de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), l’accès dans les milieux ruraux n’atteint que 50% (OCDE, 11 mars 2019). 

Des marges d’amélioration subsistent même à l’intérieur des pays au sein desquels la pénétration d’internet est forte. Dans ce domaine, la Suisse sort du lot car selon l’OCDE, le pays est numéro un en termes de consommation de produits et de services proposés par le secteur des TIC (technologies de l’information et de la communication). La Suisse arrive également en tête en ce qui concerne la rapidité des flux et l’accès au réseau haut débit fixe , mais se trouve curieusement en 7e position concernant la vitesse moyenne expérimentée des flux. Encore plus étonnant, la Suisse est plutôt à la traîne en ce qui concerne le haut débit mobile, et la pénétration des cartes SIM M2M, utilisées dans les GPS, trains, voitures, etc. Il est également à noter que les Suisses sont parmi les plus nombreux à faire des achats en ligne, mais sont parmi ceux qui vendent le moins sur internet et qui créent le moins de contenu. 

La transformation technologique, passée et future, est un défi pour tous ceux qui doivent analyser l’économie. L’économiste américain Robert Solow disait que l’ère informatique  «était partout visible», sauf dans les statistiques de la productivité. Il a ainsi mis l’accent sur le fait que les statistiques sur lesquelles notre analyse de l’économie repose, ont, elles aussi, besoin d’évoluer pour que l’on puisse mieux capter ces transformations. Une étude de Carol Corrado et Charles Hulten (American Economic Review, 2010) montre que les ressources allouées à la recherche et au développement, au design, au marketing, et à l’amélioration organisationnelle sont comptabilisées comme des dépenses dans le PIB, tandis qu’en réalité elles pourraient être considérées comme des investissements intangibles. Si l’on retraite les investissements aux Etats-Unis dans ce sens, il s’avère que l’investissement dans les actifs intangibles dominent les investissements en capital fixe en termes de contributions à la croissance du PIB. 

Seul les transactions qui ont un prix sont prises en compte dans le PIB, il ne s’agit donc pas de comptabiliser dans le PIB le temps passé à surfer sur le net ou sur Facebook. La conclusion est qu’en toute probabilité nous sous-estimons actuellement la croissance du PIB, et en l’absence de réforme statistique, plus l’ère digitale avance, plus l’erreur risque de s’accroître.

* Global Head of Investment Intelligence, Indosuez Wealth Management






 
 

AGEFI



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