L’entreprise n’a pas vocation à protéger les mâchoires

dimanche, 24.02.2019

Jacques Neirynck*

Jacques Neirynck

Le peuple de Genève vient de se prononcer contre une assurance obligatoire des soins dentaires. Cela aurait corrigé une sottise commise bien plus tôt. Mais par le truchement d’une autre ânerie pour en assurer le financement, qui n’a pas été pour rien dans le rejet de la proposition.

L’assurance maladie créée en 1959 a défini un patient helvétique démuni de mâchoire. Elle prend en charge le foie, les pieds, les yeux, un peu moins les oreilles, mais pas du tout les dents. Ce préjugé mesquin d’un autre siècle ne dispose plus guère d’audience. Les politiques les plus conservateurs admettent maintenant qu’il faille soigner les dents de tout le monde, même de ceux qui ne peuvent assumer les coûts.

Cependant leur opposition, assez judicieuse, vise le mécanisme aberrant imaginé pour financer cette assurance: une taxe de 1% sur les salaires, partagée par moitié par le salarié et le patron, ce qui ne veut strictement rien dire. Car de toute façon, c’est un relèvement du coût salarial. On ne peut pas imaginer que l’entreprise réduira pour autant ses bénéfices. En quoi l’économie serait-elle concernée spécifiquement par la mâchoire de ses employés plutôt que par le reste du corps?

Relever les primes d’assurance maladie n’eût pas été davantage possible car celles-ci dépassent déjà les possibilités de ménages modestes, de plus en plus nombreux, au point que le canton leur propose déjà des aides sociales. En sus, le canton finance les hôpitaux. Si bien que l’on a envie de remettre à plat tout ce système de financement des soins de santé, emberlificoté au point de défier tout transparence.

La prétendue assurance maladie ne rentre pas dans la catégorie normale de l’assurance des risques graves. Le bris de glace traditionnel couvre la fracture d’une baie vitrée mais pas le verre brisé. Un patient ordinaire, doté d’un pouvoir d’achat normal ne devrait pas bénéficier d’une prescription médicale pour recevoir «gratuitement» un tube de Dafalgan. En revanche un patient totalement démuni ne peut ni se payer ce tube, ni payer la prime de cette «assurance». Elle couvre à la fois trop pour les uns et trop peu pour les autres.

A quoi rime une assurance maladie obligatoire, qui est un impôt de capitation le plus injuste de tous, imposé par tête sans tenir compte des revenus ou de la fortune des individus? Les pouvoirs publics prélèvent traditionnellement des impôts sur le revenu, la fortune, la succession, la consommation. Que l’Etat s’en tienne à sa politique traditionnelle de prélèvements des contributions et qu’il finance l’ensemble des soins de santé pour l’ensemble du corps, comme il le fait pour la formation à tous les métiers et pour les routes ouvertes à tous les véhicules.

* Professeur honoraire, EPFL






 
 

AGEFI



...