Pétrole: une incidence irraisonnée

dimanche, 15.03.2020

L’effondrement des bourses n’a pas de sens économique et traduit la perte de repères des investisseurs

Bruno Desgardins *

Bruno Desgardins

La chute des prix du brut, 45% depuis le début de l’année, à $36/b et plus encore l’effondrement des bourses n’a pas de sens économique et traduit la perte de repères des investisseurs. Une telle baisse des prix du brut, c’est une économie approximative de 1000 milliards de dollars pour les pays consommateurs, c’est plus de 1% du PIB mondial redistribué en faveur des ménages et des secteurs utilisateurs de pétrole, c’est moins d’inflation et donc plus de marge de manœuvre pour les banques centrales. Autant d’efforts financiers que les gouvernements européens ou asiatiques pourront économiser à un moment clé où les pays s’efforcent de concocter des mesures de relance.

4% du S&P500

L’énergie a été le plus mauvais secteur boursier du S&P500 ces dix dernières années car beaucoup d’investisseurs se désintéressent des énergies fossiles et, après juillet 2008, comme après juin 2014, les prix ont perdu 75%, la première fois de 147 dollars à 36/b, la deuxième de 115 dollars à 28/b. Le secteur représentait en 2009, 14% de cet indice, aujourd’hui 4%.

Sous l’angle de la demande, pour la première fois depuis 2009, la demande mondiale de brut pourrait, selon l’AIE, baisser cette année de 0.4%. Trois raisons à cela: la Chine, c’est 15% de la consommation mondiale, un peu plus de 14 millions de barils/jour contre 5.7 mbj en 2003 et les ¾ de la demande annuelle additionnelle de brut.  Au premier trimestre, la demande chinoise aurait reculé de 2 à 4 mbj. Il faudra plusieurs semaines pour retrouver le sillon normal de croissance de la demande. Le ralentissement du transport aérien qui représente 8% de la consommation mondiale. Les perspectives de l’économie mondiale, c’est au minimum un trimestre perdu et peut-être plus. La Banque Mondiale escomptait une croissance du PIB de plus de 3% en début d’année, aujourd’hui 2.4%, ce qui signifie pour beaucoup de pays, une récession.

Sous l’angle de l’offre, depuis 2008, les Etats-Unis ont gagné beaucoup de parts de marché et la production, fin février a atteint un record à 13.1 millions b/j. De 9% en 2008 de la production mondiale, les américains sont passés, si on inclut les condensats, à 17%. C’est cette progression que les deux autres grands producteurs, la Russie, 11.6 millions barils/jour et l’Arabie Saoudite, 9.7 mbj, mais un potentiel proche de 12 mbj, souhaitent interrompre. Las d’abaisser l’extraction, ils sont déterminés à affaiblir l’industrie du pétrole de schiste endettée qui devrait refinancer 60 milliards de dollars cette année.

Sous l’angle politique, les incidences sont nombreuses. Aux Etats-Unis, si faillites il devait y avoir au Texas, au Dakota ou dans d’autres Etats producteurs, il y aurait plus de chômage et la réélection de Donald Trump pourrait être mise en cause. En Russie, le pays est riche de 570 milliards de dollars de devises, plus d’un tiers de son PIB, dont 150 milliards de dollars dans un fonds souverain. Le rouble, en baisse de près de 20% cette année, amortit l’impact du recul du brut pour les compagnies pétrolières. Le pays est supposé équilibrer son budget autour de $40/baril mais Poutine aura plus de difficultés à financer son programme de modernisation de l’économie, évalué à 300 milliards d’euros. Poutine, fâché des sanctions économiques américaines, des mesures contre le pipeline Nord Stream II, veut en découdre.  

Fragilité de l’Arabie Saoudite

En Arabie Saoudite, les enjeux diffèrent. Le pays dispose de 500 milliards de dollars de réserves de change et a l’avantage de coûts de production à moins de $3/baril, mais l’inconvénient d’une population, 29 millions, qui devrait doubler d’ici 2050. Il a besoin d’un prix du brut supérieur à 80 dollar/baril pour équilibrer son budget, financer son programme de modernisation et créer des emplois. Le pays est peu endetté mais le déficit budgétaire devrait doubler et excéder 10% du PIB. La population a majoritairement moins de 30 ans et la difficulté à créer des emplois fragilise MBS. D’autres pays producteurs vont être fragilisés.

Sous l’angle boursier, on évitera les sociétés dans l’offshore profond car elles auront peine à être compétitives face au brut saoudien. On évitera les pétrolières endettées comme Occidental et les sociétés spécialisées dans le pétrole de schiste. On s’intéressera à des Majors car les rendements sont élevés.  Mais, si les pétroliers ont su s’adapter en 2014 à la baisse des prix de 100 dollars /baril à 60 dollars/b, le défi est autre.

La baisse des prix du pétrole, comme celle des taux représentent une aubaine pour les ménages qui tempère l’inquiétude de certains sur les capacités d’intervention des banques centrales et d’Etats déjà très endettés. Avec la reprise progressive de l’activité en Chine et dans les transports, les surcapacités de production de brut, 3.5 millions b/j, devraient se réduire tandis que l’effort d’exploration diminuera et qu’il n’y aura pas remplacement des réserves.

* Directeur de la Gestion SingAlliance






 
 

AGEFI



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