Les actifs sans risque appelés à augmenter

mercredi, 18.03.2020

L’économie mondiale a rouvert la «fenêtre de fragilité» qu’elle était sur le point de refermer lorsque le virus a frappé.Il faut tabler sur une évolution en U de la croissance.

Joachim Fels*

Joachim Fels

La détérioration rapide des perspectives économiques, les récents dégagements subis par les actifs à risque et le recul des taux consécutif à l’épidémie de coronavirus étayent l’analyse à long terme que nous avons menée sous l’intitulé «Composer avec la disruption» et renforcent notre opinion de longue date quant à l’existence d’un contexte de nouvelle neutralité, fait de taux sans risque extrêmement faibles. En fait, il est probable que nous soyons entrés dans l’ère de la Nouvelle Neutralité 2.0 où, sous l’effet de facteurs de disruption séculaires, tels que le conflit commercial sino-américain, la montée du populisme, la place croissante de la technologie et l’évolution démographique, conjugués à des aléas comme le coronavirus, la demande d’actifs sans risque est appelée à augmenter, avec à la clé un fléchissement de plus en plus marqué des taux d’intérêt neutres et de la structure par terme des taux.

En ce qui concerne les perspectives cycliques, l’économie mondiale a rouvert la «fenêtre de fragilité» (titre de nos Perspectives cycliques de septembre 2019) qu’elle était sur le point de refermer lorsque le virus a frappé. Selon nous, la situation économique devrait encore se dégrader dans les prochains mois. Premièrement, le récent ralentissement de la production et de la demande en Chine va se répercuter sur l’activité dans le reste du monde avec un décalage de quelques mois. Deuxièmement, la demande de services (voyages, tourisme, foires commerciales, loisirs, sorties au restaurant) va se contracter du fait des mesures d’endiguement mises en œuvre et de la crainte suscitée par l’épidémie.

Dans ce contexte, compte tenu de notre scénario de base actuel, selon lequel la propagation du virus en dehors de la Chine devrait atteindre son paroxysme dans les mois à venir, nous tablons sur une évolution en U de la croissance mondiale à l’horizon des prochains trimestres. Cependant, ce «U» pourrait dans un premier temps prendre la forme d’un «I», dans la mesure où la croissance économique baisse rapidement, puis d’un «L» lorsque l’économie se stabilisera, avec toutefois une visibilité restreinte pendant un certain temps encore, avant que la croissance ne redémarre et que le «U» ne se dessine.

Vers une nouvelle baisse des taux de la Fed

Soulignons que nous entrevoyons clairement la possibilité d’une récession technique (deux trimestres consécutifs de croissance négative) aux États-Unis et dans la zone euro au premier semestre, suivie d’une reprise au second, une fois que la production et la demande se seront normalisées. Selon toute vraisemblance, le Japon est pour sa part déjà en récession. En l’absence de déséquilibres économiques majeurs au niveau national, le repli, ou la récession technique, des économies avancées devrait être relativement modéré(e) et de courte durée (pour autant que le pic de l’épidémie soit atteint dans les deux prochains mois). Cependant, nous craignons que la baisse des flux de trésorerie des entreprises n’enraye le cycle du crédit aux États-Unis, ce qui pourrait entraîner une forte contraction des conditions financières, avec des répercussions sur l’économie réelle.

Sous l’impulsion de la Fed, les banques centrales s’efforcent de soutenir les marchés financiers en tentant d’empêcher une détérioration plus marquée du climat financier au moyen d’actions corrélées (plutôt que coordonnées). La Fed devrait selon nous abaisser ses taux d’au moins 50 points de base supplémentaires, et il est clairement possible qu’elle les ramène à zéro, en relançant dans la foulée son programme d’achat d’actifs. De nombreuses autres banques centrales, y compris dans les pays émergents, pourraient assouplir plus avant

leur politique monétaire au cours des semaines et des mois à venir, principalement dans le but de soutenir les flux de crédit à destination du secteur privé. En outre, la plupart des gouvernements devraient adopter de nouvelles mesures d’assouplissement budgétaire afin de soutenir la demande et d’aider l’économie à redémarrer une fois que l’épidémie aura été surmontée.

Toutefois, malgré la perspective d’une nouvelle vague d’assouplissement monétaire et de possibles mesures de relance budgétaire supplémentaires à l’échelle mondiale, il convient selon nous de rester prudent à l’égard des actifs risqués et de privilégier la liquidité et la préservation du capital dans le contexte actuel, ce pour trois raisons:

Les banques centrales ont de moins en moins de marge de manœuvre pour faire face à une aggravation du ralentissement économique ou à un repli des actifs à risque.

Les vulnérabilités des segments les plus risqués des marchés de la dette privée que nous avions mises en lumière dans nos Perspectives cycliques de janvier suscitent aujourd’hui encore plus l’inquiétude face au ralentissement de la croissance et aux risques pesant sur les flux de trésorerie. Partant, nous continuons de sous-pondérer les obligations d’entreprises, malgré le récent élargissement des spreads.

En raison des efforts déployés par les entreprises pour réduire la complexité de leurs chaînes d’approvisionnement à l’échelle mondiale, mais aussi du fait que les gouvernements pourraient tirer profit des craintes liées à l’épidémie pour mettre en place de nouvelles mesures de limitation des échanges, des voyages et des migrations, la démondialisation pourrait s’accélérer.

Tels sont les points que nous souhaitions mettre à jour à la lumière des récents événements. 

*Conseiller économique monde, Pimco






 
 

AGEFI



...