Le salaire minimum, une de ces bonnes idées dont l’enfer est pavé

jeudi, 06.02.2020

Véronique Kämpfen*

Véronique Kämpfen

Instaurer un salaire minimum: bonne ou mauvais idée? C’est la question fondamentale à se poser en lien avec la votation qui attend les Genevois le 17 mai, une initiative demandant l’instauration d’un salaire minimum de 23 francs. C’est aussi une question passionnante à analyser, puisque la Suisse est entourée de pays qui connaissent, ou non, ce type de mesure. Il est donc possible de faire des comparaisons et de voir quel est le système qui fonctionne le mieux pour le bien de la population. 

Première constatation, la Suisse est deuxième au classement mondial des rémunérations les plus élevées, juste après la Norvège, qui ne connaît pas de salaire minimum. A titre d’exemple, la Belgique est à la quatorzième place, l’Allemagne à la quinzième et la France à la seizième, alors que ces pays connaissent un salaire étatique unique minimum. Il est ensuite intéressant de mettre ces différentes politiques salariales en relation avec les taux de chômage. Un relevé Eurostat de 2012 compare les taux de chômage des pays avec et sans salaire minimum. Alors que la moyenne, pour cette dernière catégorie, est de 7,9%, il grimpe à 11,8% (soit 50% de plus) pour les pays avec salaire minimum. 

L’initiative étant cantonale, il convient de se pencher plus avant sur la situation genevoise. On observe que les salaires genevois sont parmi les plus élevés au monde. Alors même que les salaires médians suisses étaient de 6’502 francs par mois en 2016, le salaire médian genevois pour la même période était de 7278 francs. Le salaire minimum proposé de 23 francs de l’heure équivaut, pour un horaire standardisé de 40 heures par semaine (soit 173 heures par mois) à un revenu mensuel de 3979 francs. Plus de 90% des salariés genevois perçoivent déjà cette rémunération. Le fait que la dispersion des salaires est moins forte en Suisse qu’ailleurs est un indicateur fort du niveau de vie; les inégalités salariales ont tendance à se réduire, ce qui est un signe positif en faveur de la cohésion sociale. 

La question de la pauvreté

Bien que la Suisse ne connaisse pas de salaire minimum, la moitié des emplois privés est aujourd’hui couverte par une convention collective de travail (CCT), dont l’immense majorité en prévoit un. A ce titre, le partenariat social joue un rôle clé dans la bonne santé économique de la Suisse, mais pas seulement. C’est aussi un facteur d’explication pour sa capacité de résilience face aux crises: grâce au dialogue entre les acteurs concernés, les solutions les plus efficaces par secteur et par région peuvent être rapidement trouvées et mises en place. Le dialogue social est un facteur d’emploi, de stabilité économique et de réduction des inégalités. 

Le débat sur le salaire minimum pose la question de la pauvreté. Même si les chiffres globaux sont bons, certaines personnes connaissent des difficultés à joindre les deux bouts. La Conférence suisse des institutions d’assistance sociale estime que 6,6% des ménages peuvent être considérés comme pauvres, et que 13,5% sont à «risque de pauvreté». Un rapport du Conseil d’Etat genevois relève que les facteurs de pauvreté sont multiples et ne dépendent pas uniquement du travail. Ils diffèrent selon les étapes de la vie (passage à l’âge adulte, naissance d’un enfant ou fin de la vie active) et la situation personnelle (formation insuffisante, santé défaillante, dettes, divorce, absence de logement, absence de statut légal, mauvaise maîtrise de la langue, lien social faible, etc.). Le travail n’est pas une protection garantie contre la pauvreté, mais c’est le meilleur rempart contre le dénuement et l’exclusion sociale. Rendre l’accès au monde du travail plus difficile pour les personnes les moins qualifiées ou les jeunes sans expérience professionnelle à cause d’un salaire d’entrée trop élevé expose ces travailleurs au chômage de façon accrue. C’est là tout le problème du salaire minimum. Il fait typiquement partie de ces bonnes idées dont l’enfer est pavé.

FER






 
 

AGEFI




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