Le rationnement façon Singapour

lundi, 17.09.2018

Jacques Neirynck*

Jacques Neirynck

Dans l’état actuel, Singapour est une ville Etat tout à fait remarquable. Sur un territoire minuscule de l’ordre de 700 km2 s’entassent près de six millions d’habitants. Le revenu par tête est un des plus élevés au monde, avant les Etats-Unis, et la longévité exemplaire, aussi haute que celle de la Suisse. Il n’y a qu’un problème: les voitures.

Il y en a 600.000 et le gouvernement vient de décider qu’il n’y en aurait pas davantage. On le comprend, cela fait déjà un millier de voitures par kilomètre carré, avec les problèmes que cela pose pour la pollution de l’atmosphère, le parking, le bruit. Et donc l’habitant de Singapour qui désire acquérir une voiture doit obtenir une licence. Le gouvernement émet autant de licences pour des voitures neuves qu’il y a de voitures éliminées, à la casse ou à l’exportation. Ces licences, en nombre très limité, sont mises aux enchères et l’on atteint des prix de plusieurs dizaines de milliers de francs, si bien qu’une voiture tout à fait ordinaire peut revenir à 100.000 francs. Autant dire qu’elle est réservée aux plus fortunés. La classe moyenne devra se passer de voitures. Ce n’est pas rédhibitoire car le réseau de transport public est satisfaisant.

Dans une situation de pénurie (ici d’espace), la seule ressource est le rationnement. Ce n’est plus le marché qui se régule, mais le gouvernement qui impose un plafond. En temps de guerre, on a connu le rationnement alimentaire. Mais il s’opérait sur base de timbres alloués chaque mois à tous les citoyens de façon équitable. Bien entendu les riches échappaient à la pénurie en recourant au marché noir. Mais le principe était tout de même l’égalité des rations pour tous: pas de privilège légal pour les riches.

Le gouvernement de Singapour innove donc de façon voyante. Les riches passeront d’abord. A Paris en cas de pollution, la solution égalitaire est la circulation alternée: sauf bien entendu pour ceux qui ont deux voitures. A Londres, la solution est fondée sur l’argent: une taxe spéciale pour accéder au centre de la ville. Et en France l’essence va renchérir.

C’est l’application d’une méthode plus répandue qu’on ne croit: même dans un pays riche comme la Suisse où l’abondance semble la règle, il y a malgré tout dans certains secteurs un rationnement par l’argent. Par exemple en santé, il y a des assurances complémentaires qui assurent un traitement privilégié. L’assurance maladie de base ne rembourse pas les soins dentaires, ni les appareils acoustiques, ni les lunettes. En matière de formation les bourses pour étudiants plafonnent à 6000 francs alors que le coût de la vie est près de 20.000 francs: certains jeunes ne peuvent entreprendre des études parce que leur famille ne pourrait le supporter. La nourriture saine coûte plus que le tout-venant à base d’huile de palme et d’additifs.

* Professeur honoraire EPFL






 
 

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