Le potentiel inexploité des placements illiquides

lundi, 29.04.2019

Philippe Barras*, Claudio Ghisu**

Philippe Barras, responsable de la clientèle

En comparaison des institutions de prévoyance d’autres pays et hors immobilier, les caisses de pension suisses investissent nettement moins dans des placements alternatifs qui ont pourtant fait leurs preuves.

La liquidité plus faible des catégories d’actifs telles que les infrastructures ou le capital-investissement (private equity) est l’une des raisons principales pour lesquelles de nombreuses caisses de retraite sont réticentes à investir. Il est toutefois possible de mieux utiliser les possibilités de rendement attrayantes offertes par des placements alternatifs sans pour autant prendre des risques excessifs.

L’impact du tiers cotisant... disparu!

Le fait que les taux d’intérêt en Suisse restent à un niveau très bas est préoccupant pour les caisses de pension. Sur les marchés financiers, qui sont le «tiers cotisant» des avoirs de prévoyance des 1er et 2e piliers, il est déjà depuis longtemps extrêmement difficile d’obtenir des rendements suffisants.

C’est un vrai problème! En effet, au cours des vingt dernières années, le rendement des placements a représenté en moyenne plus d’un tiers des revenus totaux de l’ensemble des caisses de pension. Or, des taux d’intérêt plus élevés ne sont pas en vue dans un proche avenir.

Compte tenu des risques économiques en Europe et politiques à l’échelle mondiale, on ne peut en effet guère s’attendre à ce que la Banque nationale suisse (BNS) ou la Banque centrale européenne (BCE) commencent à relever leurs taux directeurs avant fin 2020.

L’urgence: trouver de nouvelles sources de revenus 

Dès lors demeure une question lancinante: que faire pour obtenir de bons rendements avec des risques raisonnables? Il vaut la peine de comparer les caisses de pension suisses et étrangères. Selon les dernières «Global Pension Statistics» de l’OCDE, la performance des institutions de prévoyance suisses se situe en milieu de classement des pays analysés.

Les rendements réels à long terme (15 ans) réalisés par les caisses helvétiques plafonnent à 3,5 % par an. Loin des champions canadiens qui affichent 5,5 %! D’où la question: qu’est-ce que les (crazy) canucks font mieux que les sérieux Helvètes?

L’analyse des allocations d’actifs démontre que les parts en actions, en obligations et en liquidités ne sont guère éloignées. En revanche, dans les autres catégories d’actifs, qui représentent dans les deux pays en gros un tiers des investissements et qui comprend essentiellement des placements alternatifs (immobilier inclus), les différences sont sensibles.

Qu’est-ce que les Canadiens font mieux?

Concrètement, chez les institutions helvétiques, la part moyenne des placements alternatifs hors immobilier se situe à 6 %. Avant tout dans des hedge fonds ou des stratégies alternatives liquides. En revanche, les caisses de pensions canadiennes analysées arrivent à une proportion de 22 %.

Ces chiffres expliquent en majeure partie le grand écart des rendements, même s’il faut tenir compte aussi d’autres effets tels que les variations des devises ou les différences de taux d’intérêts. De nombreuses caisses de pension suisses sont donc loin d’exploiter la quote-part maximale de 15 % pour les placements alternatifs (hors immobilier) autorisée par les directives de l’OPP2.

Une liquidité plus faible: un inconvénient à relativiser 

Si l’on exclut toujours l’immobilier, la réticence de nombreuses caisses de pension suisses à faire des placements alternatifs n’a guère changé ces dernières années. Pourquoi? L’une des raisons pourrait être la liquidité moindre de ces placements.

Du fait de leur très longue expérience dans l’immobilier, les caisses de pension connaissent bien la problématique de l’illiquidité. Il existe donc de bonnes conditions préalables en faveur d’un renforcement de l’allocation dans des investissements alternatifs. Surtout que les réserves en liquidités seront encore alimentées plusieurs années par les cotisations en croissance.

En raison de la nature à long terme des placements alternatifs, le critère de négociabilité perd en importance. Mieux: de fortes corrections de prix peuvent être supportées. Car les institutions de prévoyance justement ont un horizon de placement à long terme et peuvent donc prendre des risques plus élevés avec une partie de leurs actifs.

Primes d’illiquidité insuffisamment exploitées 

Diverses études l’ont prouvé: les investissements dans les infrastructures ou le private equity peuvent booster des rendements. Sur une longue période (quinze ans), ces analyses ont démontré que les placements dans les infrastructures ou le capital-investissement (private equity), génèrent les rendements les plus élevés. Ils surpassent même les actions mondiales ou les obligations en devises étrangères.

Contrairement aux placements traditionnels, les investissements dans les infrastructures, le private equity ou la dette privée ne sont pas aussi facilement accessibles. En outre, les structures d’investissement sont souvent sophistiquées. Par ailleurs, ces placements alternatifs sont plus difficiles à évaluer efficacement ou le gestionnaire de portefeuille est soumis à moins de contraintes. Toutes ces caractéristiques permettent d’accroître les possibilités de générer des rendements supplémentaires par une gestion active. Mais une sélection professionnelle des investissements est essentielle si l’on veut que cela se concrétise dans la pratique.

La question des coûts 

Les coûts liés à des placements alternatifs retiennent souvent les caisses de pension. Certes, ils sont plus élevés que les classes d’actifs traditionnelles. Mais c’est aussi à relativiser. Historiquement, mesuré à l’aune de l’indice MSCI World, le private equity a surperformé les marchés d’actions.

Une étude d’UBS Asset Management a montré que, sur une période de plus de dix ans, le private equity avait réalisé un rendement supérieur de 8,3 %. Et même 11,5 % sur une durée de vingt ans (voir le graphique ci-dessous). Il convient ici de préciser que cette performance n’a été atteinte que par les meilleurs gestionnaires de fonds de private equity. Ceux que l’on nomme les «first quartile performers».

Cet élément corrobore l’importance cruciale de choisir de façon professionnelle ses gestionnaires. Car, par rapport à ces différences de rendement, les suppléments de coûts deviennent presque marginaux.

La Suisse a-t-elle besoin de parts plus élevées en placements alternatifs? Cette question a aussi été débattue au plan politique. Le Conseil national et le Conseil des Etats ont approuvé une proposition du conseiller national zurichois Thomas Weibel visant à créer, dans les directives de l’OPP2, une catégorie spéciale pour les investissements dans les infrastructures.

Il n’existe probablement pas une proportion optimale pour les placements alternatifs, mais il existe une «règle d’or»: utiliser l’horizon de placement à long terme et tirer le meilleur profit possible de la prime d’illiquidité, en fonction des capacités de chaque caisse de pension particulière.

Dans ce contexte, il faut prévoir que, du fait des rendements obtenus par les classes d’actifs traditionnelles, de plus en plus de caisses de pensions vont se tourner vers le private equity et les infrastructures. Ou vont augmenter leur allocation actuelle dans ces classes pour atteindre leurs objectifs de rendement.

* Responsable de la clientèle institutionnelle en Suisse romande, UBS Asset Management

** Gestionnaire de portefeuille de private equity, UBS Asset Management






 
 

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